Entre fin 2024 et début 2025, nous avons interrogé les auteurices de voice over, membres et non-membres de l’ATAA, afin d’établir un état des lieux précis des tarifs pratiqués depuis les années 2000.
L’objectif était de disposer de données concrètes pour nourrir de futures discussions avec les laboratoires et les diffuseurs, et défendre une rémunération plus juste.
Nous avons recueilli 78 réponses, couvrant une période allant de 2000 à février 2025.
L’enquête s’est concentrée sur six acteurs majeurs, particulièrement pourvoyeurs de programmes en voice over :
Discovery · Canal+ · M6 · TF1 · RMC · Disney.
Pour chacun de ces groupes, nous avons demandé quel était le tarif le plus haut et le plus bas proposé, dans quel labo et pour quel type de programme. Nous avons aussi demandé s’il y avait d’éventuelles tâches annexes en plus de l’adaptation, et si elles avaient été rémunérées.
Les répondants ont mentionné 27 laboratoires, dont certains ont disparu ou été absorbés : Allumage, Anaphi, Audiophase / Cinephase, Cinécim, Cinékita, Digital Factory, Dubbing Brothers, EVA, Imagine, Iyuno, Lylo, MAS Productions, MFP, Micromega, Miroslav Pilon, OpenCaption, RGB, SDI Media, Stardust, Télétota, Telos, Titrafilm, VDM, VF Productions, Video Adapt, VSI, et Woods TV.
Trois modes de rémunération coexistent : au feuillet (1 500 signes espaces comprises ou 250 mots par page), à la minute ou au forfait.
Sur le papier, le feuillet reste le mode le plus fidèle au travail réellement fourni. Dans les faits, la rémunération à la minute domine très largement, représentant environ deux tiers des paiements. Quant au forfait, pourtant le plus opaque et le plus injuste puisqu’il ne tient compte ni de la durée ni de la densité du programme, il n’a pas disparu.
Pour comparer feuillet et minute, nous avons analysé 35 programmes de natures variées (animaliers, téléréalités, documentaires techniques…) Ces calculs nous ont permis d’estimer qu’une minute de programme équivaut en moyenne à 0,64 feuillet.
Autrement dit, un tarif de 17 € le feuillet correspond à environ 10,90 € la minute. Et le tarif de 46 € le feuillet préconisé par le SNAC représenterait près de 30 € la minute, une rémunération très éloignée des pratiques constatées.
Le feuillet est le mode de rémunération le plus juste car il est le plus représentatif du travail réellement effectué. Mais ce n’est pas forcément la garantie d’un tarif avantageux, ni même tout simplement d’un bon tarif.
En ramenant tous les tarifs à la minute, tous diffuseurs et labos confondus, une tendance se dessine clairement, comme le montrent les graphiques ci-dessous :
· le tarif le plus haut baisse ;
· le tarif le plus bas augmente légèrement ;
· et les deux finissent par se rejoindre autour de 10 € la minute.
Le graphique suivant montre les tarifs les plus hauts (en rouge) et les plus bas (en bleu) proposés par chaque labo depuis 2021. Les tarifs les plus élevés dépassent difficilement 15 € la minute, tandis que le plus bas tombe allègrement en-dessous des 10 € la minute.
Prenons un exemple concret. En 2000, un adaptateur payé 10 € la minute devait traduire 5 minutes de programme pour s’offrir un plein d’essence à 50 €. En 2025, ce même plein coûte environ 87,50 €. Il faut désormais adapter près de 9 minutes de programme pour y parvenir. Lorsque les tarifs stagnent, en réalité, ils baissent.
Pour avoir une idée de ce que ces tarifs d’adaptation représentent en termes de revenus annuels, prenons comme base de calcul une moyenne de 9 minutes de programme adaptées par jour, hors week-end et jours fériés.
En travaillant 20 jours par mois, 218 jours par an (nombre de jours maximum de travail dans l’année fixé par les conventions), un adaptateur qui n’aurait que des programmes payés 16 € la minute gagnerait 31 392 € brut par an.
Il gagnerait 23 544 € avec des programmes payés 12 € la minute, et seulement 11 772 € avec des programmes payés 6 € la minute. Or, on a vu que le tarif moyen à la minute tournait autour des 10 €, ce qui représente moins de 20 000 € brut par an (19 620 €). C’est moins qu’un SMIC.
Et cela sans congés payés, sans assurance chômage, sans mutuelle employeur, avec des périodes de creux de plus en plus fréquentes et des retards de paiement récurrents.
La majorité des traducteurs audiovisuels sont titulaires d’un Master. Pour atteindre le salaire médian d’un jeune diplômé bac +5 avec moins de deux ans d’expérience, il faudrait être payé environ 22 € la minute. Nous en sommes très loin.
À l’adaptation s’ajoutent régulièrement des tâches annexes : résumés, titres d’épisodes, insert lists, listes d’intervenants, glossaires, relectures, fiches d’adaptation… Celles-ci ne font presque jamais l’objet d’une rémunération, que l’on soit payé au feuillet, à la minute ou au forfait.
Les résultats de cette enquête n’ont rien d’une surprise, mais ils fournissent des chiffres qui sont sans appel : le modèle actuel n’est pas soutenable.
Afin de préserver la qualité des programmes et la pérennité du métier d’adaptateurice, il faudrait déjà que les labos proscrivent la rémunération au forfait, qui, comme on l’a vu, ne reflète pas du tout le travail fourni.
Ensuite, nous devrions tous garder en tête l’équivalence feuillet / minute, car même si le feuillet est le mode de rémunération le plus juste, il n’est pas nécessairement la garantie d’un bon tarif.
D’autres pistes sont aussi à explorer : par exemple généraliser l’acompte, qui nous assurerait une meilleure stabilité financière ; discuter de revalorisations de tarif lorsque la situation l’exige : script incomplet ou absent, programme particulièrement technique ou bavard, délais serrés, etc.
Par ailleurs, une proposition de loi visant à instaurer un revenu de remplacement pour garantir une continuité de revenus aux artistes auteurs est actuellement en débat.
Enfin, il est temps que notre rôle dans la chaîne de post-production soit mieux considéré, et que nous ne soyons plus constamment pris pour la variable d’ajustement, tant au niveau des délais que des tarifs. Nous partageons tou·te·s le même objectif : proposer au public français des programmes de qualité. Mais cette qualité a un prix.
Le collectif voice over : Isabelle Brulant, Marion Chesné et Pauline Lelièvre
