Madame Dati,
Vous avez choisi, en ce début de mois de février, de remettre aux membres de l’équipe de Sandfall Interactive, créateurs et créatrices de Clair-Obscur: Expedition 33, les prestigieux insignes de Chevaliers de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Si nous ne pouvons que nous féliciter de l'attention accordée au jeu vidéo, c'est toutefois avec un goût amer que nous constatons que pour attirer votre œil, il faut briller d'un éclat exceptionnel. Clair-Obscur n'est pas le premier jeu à faire honneur au jeu vidéo français, et surtout, à toutes les travailleurs et les travailleuses impliquées dans la création d'une telle œuvre. Nul doute non plus qu'il ne sera pas le dernier, car nos métiers sont riches de personnes prêtes à donner le meilleur d'elles-mêmes pour créer des œuvres fortes et originales, qu'elles rencontrent ou non le succès sur le marché.
Car c'est bien de ces travailleurs et travailleuses qu'il s'agit. Alors que vous décoriez, au milieu des ors de la République, une équipe qui a eu la chance d'attirer votre regard, les équipes d'Ubisoft entamaient une nouvelle grève. Là encore, ce n'est ni la première, ni sans doute la dernière, et elle ne rencontre que le silence assourdissant du ministère de la Culture. Alors que vous vous félicitez de voir briller, en France et à l'étranger, la créativité française, vous ignorez ses appels. Alors que vous célébrez la diversité des métiers impliqués dans la création d'un jeu vidéo et que vous soulignez le "soutien très fort des services publics" aux artistes, vous avez repoussé d'un négligent revers de la main la demande de milliers d'artistes-auteurs et autrices et des organisations qui les représentent de voir enfin créer un dispositif de continuité de revenus.
Ce que nous voulons, c'est pouvoir vivre correctement et dignement, c'est pouvoir créer sereinement, sans devoir cumuler plusieurs activités alimentaires, sans devoir nous épuiser à solliciter des aides, sans devoir nous résoudre à accepter des travaux toujours plus précaires, toujours plus mal payés, toujours moins reconnus. Ce que nous voulons, c’est que la répartition des tâches de création n’attribue pas toujours aux mêmes les revenus, la stabilité, les honneurs ; il n’est pas anodin qu’au sein même de Sandfall, les 28 personnes décorées soient majoritairement des hommes, toute une partie du travail effectué par des freelances et des CDD se retrouvant invisibilisé. Et cela, nulle médaille, fût-elle cent fois méritée, ne pourra nous l'apporter. Vous pouvez en revanche, en tant que ministre de la Culture, nous laisser travailler à la construction des solutions qui nous permettraient de répondre à tous ces problèmes.
Cela ne se fera pas sans écouter les organisations d'artistes-auteurs et autrices, sans faire confiance à notre connaissance intime de nos métiers et des difficultés qu'ils rencontrent. Cela ne se fera pas en essayant à tout prix de protéger les intérêts de certains acteurs économiques ou institutionnels ni une idée dépassée du travail artistique qui affirme que nous devrions rester précaires pour véritablement créer. Nous vous demandons donc, Madame Dati, de passer enfin aux actes. Les symboles et les médailles ne suffisent pas ; le jeu vidéo et tous les métiers de la création avec lui méritent mieux. Il est temps de nous laisser la parole.
Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel - ATAA
Syndicat des travailleur·euses artistes-auteur·ices - STAA
Syndicat des travailleureuses du jeu vidéo - STJV
ADDENDUM DU STJV
Madame Dati,
Le STJV apporte son plein et entier soutien au message de l'ATAA et du STAA. Comme nos camarades vous le rappellent, le jeu vidéo se crée souvent à travers le labeur de dizaines, voire de centaines de « petites mains » qui sont tout simplement ignorées quand il s’agit de briller sous les feux de la rampe.
Ainsi, la reconnaissance du travail apporté par toutes les personnes ayant contribué à la création d’un jeu vidéo est nécessaire, et cela passe évidemment par un meilleur soutien de celles et ceux qui subissent des statuts précaires au nom de la beauté de leur art.
Nous souhaitons également vous rappeler que le jeu vidéo bénéficie aujourd’hui d’un crédit d’impôts (le CIJV) fourni par le budget de l’État et aux contraintes très légères et encore plus légèrement appliquées. S’il nous semble tout à fait souhaitable et utile que la France continue de favoriser la création culturelle en général et de jeux vidéo en particulier, le STJV vous rappelle qu’un modèle vertueux existe pour l’industrie du cinéma avec la taxe sur le prix des entrées en salle, finançant les fonds du CNC. Il nous semble important que votre attention se porte également sur l’opportunité encore présente de mettre en place un dispositif qui permette une meilleure viabilité de l’industrie, et une meilleure stabilité pour celles et ceux qui en font une réussite, malgré la monopolisation de l’attention par leur hiérarchie ou leurs clients.
