Comme l’a rappelé à juste titre Camille Cottin, présidente de la cérémonie, la France est dotée d’un système unique au monde sous la forme du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée (CNC) grâce auquel “quand vous allez au cinéma, vous financez de futurs films français. Vous devenez acteur de la création. Quand vous allez voir Dune, vous financez L'Histoire de Souleymane. »
Et comme l’a également rappelé à juste titre Emmanuel Curtil, voix française de Jim Carrey depuis plus de trente ans, « 85 % du public français ne regarde que la version française ». Les 15 % restants, quant à eux, regardent les versions originales sous-titrées en français.
Sans les « TAV » (traducteurices de l’audiovisuel, ndlr), Dune aurait-il pu générer plus de 30 M€ en France ? The Mask aurait-il pu générer près de 20 M€ en France ? En 2025, les œuvres étrangères projetées dans les salles obscures françaises ont représenté 62,3 % de part de marché. Grâce à qui ?
Sans les “TAV”, les plateformes telles que Netflix, Disney, Apple TV ou encore Prime avec leurs succès respectifs auraient-elles été en mesure de verser 397 M€ pour la création française en 2024 ?
Non pas. De facto, outre leur importance culturelle, ce sont donc 100 % des traducteurices adaptateurices de l’audiovisuel qui, en permettant aux œuvres étrangères d’être vues en France en les traduisant depuis l’anglais, l’allemand, le coréen, le suédois… (pour le doublage, la voice-over et la VOSTFR), mais aussi depuis le français (pour l’audiodescription et le sous-titrage pour sourds et malentendants), représentent paradoxalement le maillon le plus important, au travers du CNC, du financement de la création cinématographique française, célébrée lors de la cérémonie des César.
Véritables moteurs créatifs de la transposition culturelle permettant au public français d’accéder à l’intégralité des œuvres étrangères qui lui sont proposées, les “TAV” sont cependant dépossédé.es de leurs prérogatives de travailleur·ses indépendant·es par les sociétés de postproduction qui décident à leur place de la valeur et de la nature de leur travail sans les consulter en amont. Elles contribuent ainsi à la détérioration des conditions d’exercice de leur métier (gel voire réduction des tarifs imposés, allongement des délais de paiements imposé et parfois hors cadre légal, délais de livraison toujours plus courts, outils de travail imposés, ajout de tâches techniques non rémunérées ne relevant pas de la traduction, absence permanente de contrat de commande/cession de droits de diffusion). Il convient donc de remettre le beffroi au milieu de la commune, ou plutôt le cœur créatif au centre du processus d’adaptation des œuvres audiovisuelles.
Aux producteurs, distributeurs et diffuseurs : remettez la traduction à sa juste place par rapport à la réalisation technique des adaptations (doublage/voice-over comme VOSTFR) et renouez le contact direct avec les traducteurices pour vous assurer du respect de leur rémunération et des délais d’écriture. La qualité des versions françaises (doublées comme sous-titrées) ainsi que le respect du public relèvent de votre responsabilité.
Aux sociétés de postproduction : contactez les organisations professionnelles et ouvrez les négociations collectives afin de déterminer en amont la valeur et la nature du travail d’adaptation, toutes disciplines confondues (doublage, voice-over, VOSTFR, SME, AD, jeu vidéo). Pour rappel, les “tarifs” des comédien·nes et directeurices artistiques – dont le travail repose intégralement sur celui des TAV – ont été augmentés de 14 % en 2022. Revalorisez le tarif de la détection, élément crucial pour l’écriture synchrone des traducteurices adaptateurices de doublage, base de l’excellence du doublage français mondialement reconnue ; refusez l’usage de l’intelligence artificielle pour l’adaptation des versions originales en français mais aussi pour sourds et malentendants dans cette fantastique invention française qu’est le sous-titrage, ainsi qu’en audiodescription (AD).
À l’Académie des César : comment les jurés de la catégorie « meilleur film étranger » peuvent-iels véritablement juger de la qualité de ces films s’iels n’en parlent pas la langue ? Il serait légitime d’intégrer des catégories sous-titrage et doublage (auteurices, comédien·nes, directeurices artistiques) pour la fiction et le documentaire auxquelles l’Association des Traducteurs et Adaptateurs de l’Audiovisuel pourrait contribuer, forte de ses 13 éditions des prix fiction aux côtés de la Sacem (la 14e ayant lieu en juin 2026) et de ses 8 éditions du prix de la traduction de documentaire aux côtés de La Scam (la 9e ayant lieu en novembre 2026).
À Madame la ministre de la Culture fraîchement nommée, Catherine Pégard : soutenez l’initiative portée par Avignon Université et la Cité internationale de la langue française visant à inscrire la traduction au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO et sanctuarisez la traduction audiovisuelle (tout comme la traduction littéraire) pour protéger ce joyau permettant le rayonnement de la culture française en soutenant la tenue de négociations collectives conformément aux lignes directrices de la Commission Européenne et en le protégeant contre l’ignominie sociétale que représente l’intelligence artificielle.
Dans un monde déchiré par la haine, la xénophobie, l’ignorance et la désinformation, la seule chose qui différencie réellement les peuples et les personnes est la culture. Son partage est donc par essence la seule et unique chose qui permet de nous (ré)unir.
