preload
« Le casse-tête du doublage » (1939) Des mots pour voir
2009 13
mai
If you pay peanuts...

If you pay peanuts... hire a monkey !

Dans son numéro de mars dernier, l’excellent magazine Générique(s) a consacré un article au sous-titrage. Sa rédaction nous a aimablement autorisés à le diffuser en intégralité. Le voici donc.



Le sous-titre est l’ami du sériphile friand de VO. Mais qui sait vraiment comment il est fabriqué ? Eléments de réponse.

Sylvain Gourgeon et Guillaume Regourd

Les sous-titres, on a fini par ne plus les remarquer. Ce qui est exactement le but. Cet outil formidable pour apprécier une œuvre en langue étrangère à sa juste valeur sans être forcément bilingue, est de plus en plus populaire, notamment auprès des sériphiles. Pourtant la méconnaissance autour de sa fabrication reste immense, alors même que l’essor du sous-titrage amateur est venu souligner l’importance de sa qualité. Voici une panoplie de questions parfois pointues, parfois élémentaires, que nous avons posées à des acteurs privilégiés de la scène sous-titrage, qu’ils soient pros (Estelle Renard, adaptatrice entre autres sur les séries Reno 911 et Battlestar Galactica, et présidente de l’ATAA, l’Association des Traducteurs/Adaptateurs de l’Audiovisuel) ou amateurs (Guillaume, François et Marie du site Sub-way.fr) pour tenter d’y voir un peu plus clair.

Qui écrit les sous-titres ?

Sous-titreur, c’est d’abord un métier, pour lequel il existe des formations universitaires. Si le profil des pros est varié, ceux-ci ont quasiment toujours une solide formation de linguiste, ou parfois purement audiovisuelle. Contrairement à une idée reçue, les bilingues ne font pas nécessairement de bons traducteurs. Le spectre des sous-titreurs amateurs est lui très large. Trois gros sites dominent le monde amateur en France : Forom.com, SeriesSub.com et Sub-way.fr. Ce dernier revendique quelque 140 000 utilisateurs, pour près de 200 traducteurs en herbe.

Sub-way : « Chez les amateurs, pas de profil type, mais des gens qui ont un niveau minimum d’expression française. Des étudiants, des instits, pas mal de profs, des journalistes, des communicants… Et même de vrais traducteurs, de bouquins ou de logiciels, et des gens qui voudraient devenir pros. »

Pourquoi certains sous-titres sont-ils si durs à lire ?

Le sous-titrage ce n’est pas que la traduction. L’incrustation des textes dans l’image répond à des règles de temps et d’espace assez précises. Le temps d’affichage d’un sous-titre à l’écran, par exemple, est fonction de la durée d’énonciation de la réplique. Basée sur la capacité de lecture moyenne du spectateur, la règle de base veut que l’on dispose de 12 à 15 caractères par seconde d’affichage (et non du double, comme dans certains fansubs). Si le sous-titre ne reste qu’une seconde à l’écran, on ne peut donc lire qu’une poignée de mots contre deux lignes pleines de texte s’il s’attarde 4 secondes. Autre convention : un sous-titre ne doit pas, sauf exception, passer un changement de plan (l’œil ayant dans ce cas tendance à relire à nouveau le même sous-titre). Toutes ces étapes de découpage des sous-titres font partie de ce que l’on nomme le « repérage ». En outre, la déontologie veut qu’on ne traduise pas à partir d’une langue relais (en anime, beaucoup de subbers se servent de traductions intermédiaires, notamment anglaises, qui aboutissent à une déperdition de sens, voire à des contresens) et toujours vers sa langue maternelle, la seule dont on maîtrise toutes les subtilités, à commencer par l’orthographe.

Estelle Renard : « Le meilleur sous-titre, c’est celui qui disparaît, qui se fond dans l’image. C’est cette fusion que je m’efforce d’atteindre dans mon travail. Quand le sous-titre cesse d’être une béquille et devient partie intégrante de l’expérience totale. »

Pourquoi tout n’est-il pas traduit ? Pourquoi certaines répliques sont-elles transformées ?

Pour les raisons énoncées plus haut, le traducteur est dans l’incapacité matérielle de tout traduire, sous peine de ne pouvoir être lu. Et si tout n’est pas traduit et qu’un sous-titre ne doit pas faire plus de deux lignes, c’est aussi pour ne pas trop parasiter la fiction. Il ne doit pas manger l’écran, ni distraire outre mesure le spectateur de l’image et du son. On ne peut pas tout faire passer dans un sous-titre, même si la tentation est grande pour certains amateurs qui ont parfois recours à des annexes. Ces explications entre crochets au beau milieu du sous-titre ou simples astérisques renvoyant à la fin de l’épisode sont aux antipodes de l’adaptation, principe ardemment défendu par les professionnels et amateurs puristes. Ceux-là estiment qu’en tant que traducteurs, ils ont pour mission d’écrire de la fiction tout en respectant scrupuleusement l’œuvre originale. Il n’est pas question pour eux de traduire littéralement parce que les langues et surtout les cultures de départ et d’arrivée sont bien différentes. D’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte, comme les consignes parfois imposées aux pros par les chaînes (en matière de vulgarité, par exemple) ou l’interdiction de citer des marques.

Sub-way : « Chez les fansubbers, il y a plusieurs écoles. Une qui préfère l’adaptation à la traduction littérale. Et une autre à l’approche davantage « fan de séries » : vitesse, fidélité excessive au texte de la VO, qui pense que si on coupe trop les nuances on y perd, quitte à ne pas respecter les normes. Néanmoins, les frontières ne sont pas aussi nettes que ça. »

Certaines séries sont-elles plus difficiles à traduire que d’autres ?

Estelle Renard : « Les sitcoms, pour les jeux de mots et les références souvent américano-américaines qui s’y glissent continuellement. Les séries policières, ou les séries d’action plus généralement, pour leur montage très serré, dans lequel il est difficile de caser des sous-titres qui veuillent dire quelque chose. La traduction, c’est tout sauf des automatismes, quel que soit le type de fiction dont il s’agit. »

Sub-way : « Le temps de traduction dépend de la série, de la quantité de dialogues, du débit des acteurs et de la rapidité du sous-titreur. On met autour de 30 heures pour un 42 minutes. Et pas loin de cinquante heures par épisode pour une série telle que ReGenesis avec son vocabulaire scientifique délicat. »

Pourquoi les sous-titres des DVD sont-ils parfois si mauvais ?

Lors de la sortie d’une série en DVD, ce n’est pas forcément la traduction télé qui est reprise, soit pour des raisons techniques ou de droits, soit parce qu’il n’y a tout simplement jamais eu de sous-titres. De plus, le sous-titrage est souvent effectué en bout de chaîne. D’où des conditions et des délais de travail parfois déplorables pour les traducteurs. Ces traductions sont parfois même faites « à la chaîne » (un seul « repérage » pour une dizaine de langues différentes), voire à l’étranger par des gens qui ne travaillent pas toujours vers leur langue maternelle. Certains DVD ne proposent même pas de sous-titrage, par souci d’économie ou parce que l’éditeur pense que le public n’y porte pas d’intérêt.

Estelle Renard : « La réponse est économique. Le marché de la traduction DVD est aujourd’hui largement dominé par des sociétés cotées en bourse dont le seul objectif est de dégager des marges pour leurs actionnaires. J’encourage vivement les personnes qui achètent des DVD dont le sous-titrage est mauvais à se plaindre auprès des distributeurs et à en demander le remboursement. Pour moi, ce sont des produits défectueux au même titre que des DVD dont l’image serait floue. »

Y a-t-il une guerre entre pros et amateurs ?

Le sous-titrage amateur diffusé sur Internet est illégal, dans la mesure où la traduction d’œuvres audiovisuelles sans l’autorisation de ceux qui en possèdent les droits est assimilée à de la contrefaçon. On pourrait considérer que les amateurs concurrencent indirectement les pros, puisque les gens qui accèdent à des épisodes traduits téléchargés illégalement n’iront peut-être pas les acheter en DVD, sur lesquels les traducteurs officiels touchent des droits, déjà peu élevés. Pourtant, les deux mondes sont très cloisonnés et comme on l’a vu, leurs motivations assez différentes. Sauf exceptions, les amateurs veulent surtout aider à la compréhension, les pros cherchant à immerger les gens dans une fiction étrangère.

Sub-way : « Notre démarche est pro, mais pas toujours en termes de quantité, ni de régularité. On est moins bons individuellement que les pros, mais notre force réside dans le collectif. La qualité du sous-titrage pro des séries est complètement aléatoire. Pas mal de séries ont de mauvais sous-titres, même si sur les grosses séries, ils font un effort. Nous, on a analysé le travail de certains pros, pour en déduire nos propres normes et nos différents niveaux de qualité. »

Estelle Renard : « Le seul reproche que j’adresserais au fansub, c’est de sortir des limites qui devraient être les siennes, celles de l’amateurisme, et de tomber dans le panneau de la gratuité, en se parant des beaux habits de Robin des Bois. Les fansubbers contribuent à un phénomène qui les dépasse et dans lequel les œuvres ont tendance à se dévaluer. La menace que cela fait peser sur notre métier, c’est qu’il disparaisse en tant que tel. Le fansubbing, finalement, n’est peut-être qu’une des formes modernes d’un phénomène très humain, l’addiction. On y retrouve différents symptômes révélateurs : se placer à la marge, l’excitation d’œuvrer dans l’ombre tout en se mettant en avant, et puis la tendance destructrice qui fait qu’en se faisant plaisir, on détruit l’objet même de son plaisir, à savoir ici la création audiovisuelle. Parce que, dans un monde où tout s’obtiendrait gratuitement et où tout serait traduit gratuitement, il n’y aurait tout simplement plus de séries. Ou alors noyées sous la publicité. »

Les amateurs : pirates ou chevaliers blancs ?

Certains sous-titreurs amateurs mettent en avant une philosophie presque libertaire, en tout cas anti-consommation. D’autres sont plus pragmatiques et veulent mettre à disposition les séries quasi immédiatement après leur diffusion originale (la frange « speed-sub »). D’aucuns se vivent aussi en lobbyistes du monde audiovisuel et revendiquent le fait d’avoir diffusé largement certaines séries qui auraient pu passer inaperçues ou rester inédites en France. Les subbers font-ils œuvre utile ? Ont-ils un poids réel et désintéressé sur les politiques de diffusion des séries ou mettent-ils quelque part en péril la création ?

Estelle Renard : « Chacun sait, ou devrait savoir, que télécharger des œuvres sur Internet, y compris des sous-titres, est tout à fait illégal. J’ai moi-même le statut d’auteur. Je fais donc partie de cette chaîne de création, composée dans son immense majorité de gens qui sont comme moi, des indépendants, travaillant au coup par coup, et vivant de leurs droits d’auteur. Mais la vraie concurrence déloyale, elle est d’abord due aux sociétés de sous-titrage profitant d’un quasi-monopole pour forcer les gens à travailler à des tarifs dérisoires. Voilà les vrais pirates. »

Sub-way : « Notre démarche est celle d’un groupe de pression. Quand Heroes est arrivé en VOD sur le site de TF1, nous avons pris la décision d’arrêter de publier les sous-titres pour cette série. C’était dans la logique de ce qu’on fait avec les DVD : quand une saison sort dans le commerce on enlève les sous-titres sur notre site. Pour la VOD, nous voulions envoyer un signe à l’intention des plates-formes légales. Leur dire : « On n’est pas des pirates sans foi ni loi. » Mais l’offre ne s’est pas révélée au niveau : elle ne propose pas de haute-définition, alors on a décidé de reprendre le sous-titrage de ces séries à destination des versions haute-déf’. TF1 et M6 occupent seulement le terrain de la VOD, mais ça n’est pas très sérieux, c’est trop cher et sans pérennité. Quand ces sites proposeront un rapport qualité prix satisfaisant, les sites comme Sub-way disparaîtront. »

Commentaires fermés.