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Le blog de l’Ataa dans le « Top 100 Language Lovers » The Prosperous Translator : chronique n° 3
2012 03
juin

Inglourious Basterds poster

Après la traduction de l’article de Carol O’Sullivan publiée au mois d’avril (« Langues et traduction chez Tarantino »), voici un deuxième point de vue sur Inglourious Basterds proposé par Nolwenn Mingant, maître de conférences en civilisation américaine à l’université Sorbonne Nouvelle Paris 3 et spécialiste du cinéma américain (pour en savoir plus sur ses publications, rendez-vous sur cette page).

Nolwenn Mingant avait déjà publié en décembre 2010 un article très complet intitulé « Tarantino’s Inglourious Basterds : a Blueprint for Dubbing Translators ? » dans la revue de traduction Meta 55 (4) dont le résumé (en anglais et en français) peut être consulté ici. Nous la remercions beaucoup d’avoir écrit pour le blog de l’Ataa cet article complémentaire, centré sur la première scène du film.


Le doublage de la première scène d’Inglourious Basterds (Tarantino, 2009) -
Traduction, conventions et cohérence narrative



Nolwenn Mingant (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3)

En 2009, Quentin Tarantino met les langues au cœur de son film Inglourious Basterds. Situé en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, le film met en scène des personnages américains, anglais, allemands et français, joués par des acteurs de ces pays. Il est important pour le réalisateur que chacun parle de façon authentique la langue de son personnage. Les dialogues en anglais, allemand, français et italien s’entremêlent alors dans une œuvre qui a tout d’un casse-tête pour les traducteurs. Car la langue n’est pas seulement là pour donner une allure authentique au film, elle joue un rôle narratif et thématique central. Dès la première scène, une rencontre d’une vingtaine de minutes entre l’officier allemand Landa et le paysan français, Lapadite, Quentin Tarantino établit les codes qui guideront son film. L’analyse de cette scène et des défis qu’elle a pu poser au moment du doublage en français est riche d’enseignements non seulement pour le film dans son ensemble, mais pour les pratiques de doublage en général.



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Au premier abord, la scène d’ouverture suit les conventions classiques utilisées à Hollywood. La langue française est utilisée pendant les cinq premières minutes, accompagnée de sous-titres. Puis, une remarque habile de la part de l’officier allemand permet de passer à l’anglais : il déclare ne pas parler assez bien français pour continuer la conversation dans cette langue et propose de passer à l’anglais. Cette convention fait appel à une attitude traditionnelle de la part du spectateur anglophone : la suspension volontaire de l’incrédulité. Il lui paraît tout à fait crédible que le militaire allemand et le paysan français parlent couramment anglais. Seule une pointe d’accent vient rappeler, à nouveau de façon très codifiée, l’origine nationale des personnages. L’origine de cette convention est bien entendu d’assurer le confort du spectateur anglophone en faisant parler les personnages dans sa langue.

Cependant Tarantino ne commence son film en suivant ces conventions linguistiques que pour mieux les subvertir par la suite. Car son intention est précisément de faire un pied de nez aux films de guerre des années 1960 où les personnages allemands étaient joués par des acteurs britanniques shakespeariens. Ce n’est qu’à la fin de la scène que le spectateur comprend réellement l’ampleur de l’importance de la langue dans le film à venir. Au-delà d’un jeu de clins d’œil cinéphiliques, la présence de l’anglais dans cette première scène, dans ce dialogue entre un Allemand et un Français, a une fonction à la fois narrative et thématique.

Revenons un moment sur l’intrigue. L’officier allemand rend visite au paysan Lapadite car il est à la recherche d’une famille juive française en fuite. Il s’avère que cette famille est cachée sous le plancher de la ferme. Après plusieurs minutes d’interrogatoire, l’officier parvient à faire avouer au paysan la présence de la famille. Il fait alors entrer ses soldats qui les mitraillent à travers le plancher.



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On comprend alors que l’officier choisit soudain de passer à l’anglais pour deux raisons : ne pas être compris de la famille juive (il suppose qu’ils ne parlent pas anglais) et déstabiliser le fermier français qui se voit obligé de mentir dans une langue qui lui est étrangère. Cette première scène introduit la thématique de la langue comme instrument de pouvoir, mais aussi comme ce qui fait la différence entre la vie et la mort d’un personnage, thème repris ensuite dans différentes situations dans le film, par exemple dans la scène de la taverne. Ainsi, le passage à l’anglais est d’abord justifié au nom de conventions extradiégétiques (confort du spectateur, suspension de l’incrédulité), mais se révèle en fait être un élément principal de construction narrative (la famille ne se rend pas compte de la trahison et n’essaie donc pas de fuir) et thématique (le jeu de pouvoir) du film.

L’enjeu pour les auteurs du doublage français est donc de taille car il faut jongler entre ces différents niveaux de références. Comparons les deux scènes. Dans la version originale, Landa et Lapadite parlent français environ 5 minutes, puis anglais pendant environ 11 minutes et reviennent au français pour 2 minutes. Dans la version doublée, ils parlent français pendant 15 minutes et n’utilisent l’anglais que pendant 2 minutes, au moment où le paysan avoue la présence de la famille juive. On peut représenter ce déroulement par le schéma suivant :



Schéma IB

Voyons maintenant quels choix ont guidé le traducteur de la version doublée. En passant de la version originale à la version doublée, le film change de spectateur-cible, ce qui amène un glissement des conventions. Pour le traducteur, deux facteurs sont centraux dans cette scène : le confort du spectateur français et la nécessité narrative de la présence de l’anglais. Dans la version doublée, la majorité du dialogue passe en français et la partie en anglais est alors réduite au strict minimum. Pour permettre cela, les traducteurs ont dû modifier la remarque-alibi de Landa. A 5 minutes 33, la remarque justifiant le passage à l’anglais est modifiée :


Version originale

Je suis au regret de vous informer que j’ai épuisé l’étendue de mon français. Continuer à le parler si peu convenablement ne ferait que me gêner. Cependant, je crois savoir que vous parlez un anglais tout à fait correct, n’est-ce pas ? (…) Puisque nous sommes ici chez vous, je vous demande la permission de passer à l’anglais pour le reste de la conversation.


Version doublée

Je dois dire que c’est toujours avec un grand plaisir que je pratique la langue de Molière. Il se peut néanmoins que je passe à l’anglais pour m’amuser au cours de la discussion et vous me suivrez. Cependant, je crois savoir que vous parlez un anglais tout à fait correct, n’est-ce pas ? (…) Puisque nous sommes ici chez vous, je vous demande la permission de commencer en français et de passer à l’anglais tout à l’heure.


On voit bien comment le passage à l’anglais, immédiat dans la version originale, est repoussé à « tout à l’heure » dans la version doublée, ce qui permet au traducteur de prolonger le dialogue en français, pour le plus grand confort de son spectateur. L’artificialité de la remarque ne choquera probablement pas le spectateur français qui est également rompu au jeu de suspension de l’incrédulité dans le domaine linguistique. Il est même accoutumé dans ce domaine à une suspension de l’incrédulité que l’on pourrait qualifier de double : il est habitué à voir parler français des personnages dont il sait pertinemment qu’ils sont américains, des acteurs qui sont des stars américaines (ou anglophones) reconnues. Que Landa souhaite artificiellement passer à l’anglais pour quelques minutes ne devrait donc pas le troubler. Cependant, afin de justifier ce court mais nécessaire passage en anglais, il faut introduire une remarque supplémentaire. Le traducteur modifie alors les lignes du dialogue d’origine de Landa.


Version originale

Now, my job dictates that I must have my men enter your house and conduct a thorough search before I can officially cross your family off my list.


Version doublée

Oui, maintenant que tout le monde est à l’aise, si l’on s’amusait à parler anglais vous et moi. I need your house to be thoroughly searched before I can officially cross your family off my list.


Le problème de synchronisation des lèvres dû à la modification substantielle de la remarque est résolu relativement facilement puisque celle-ci est placée à l’image au moment où Landa allume sa pipe. Techniquement, la version doublée joue donc sur les mêmes codes : confort du spectateur-cible, remarques artificielles à caractère utilitaire, tout ceci accepté au nom de la suspension de l’incrédulité.



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On a vu cependant que l’importance de cette scène d’ouverture tient également au fait qu’elle introduit les grandes thématiques du film. Il ne s’agit donc pas seulement de régler les problèmes de traduction d’un point de vue technique, mais également de s’assurer que la version doublée est fidèle à la démarche de Tarantino. Est-il possible dans cette situation de garder la cohérence thématique du film dans la version doublée ? Certains aspects de la stratégie linguistique de cette scène sont conservés, d’autres perdus, d’autres enfin ajoutés. La capacité à parler une langue comme ce qui peut déterminer le destin d’une personne à l’époque de la Seconde Guerre mondiale est nettement présente. Il ne pouvait en être autrement puisqu’il s’agit du ressort narratif de la scène. La thématique de la langue comme élément de survie mais également de pouvoir est donc bien conservée. Ce que cette première scène ne perd pas en thématique, elle le perd cependant en intensité dramatique. Dans la version originale, la langue est instrument de pouvoir pour Landa car il s’en sert pour déstabiliser le paysan français. En effet, celui-ci doit non seulement mentir à Landa, soutenir ce difficile interrogatoire, mais il doit en plus le faire dans une langue qui n’est pas la sienne. La tension psychologique monte en un lent crescendo qui rend crédible le moment où Lapadite cède et avoue la présente de la famille. Dans la version française, il n’y a pas vraiment de montée en puissance de la tension et la confession de Lapadite semble soudaine et moins justifiée. C’est donc un des mécanismes sur lesquels reposait la scène qui disparaît.

Mais le doublage ne peut être conçu seulement sous l’angle de la perte. De façon intéressante, la version doublée fait en effet des ajouts thématiques par rapports à la version d’origine. Revenons sur l’excuse donnée par Landa pour parler anglais. Dans la version d’origine, c’est une excuse purement utilitariste : il parle mieux l’anglais que le français. Dans la version française, il veut parler anglais pour s’amuser. L’excuse d’origine donne une indication sur les capacités linguistiques du personnage, tandis que l’excuse de la version doublée commence déjà à créer un portrait psychologique. Deuxième ajout thématique : la version française semble plus authentique. En effet, la version originale présente un paysan français des années 1940 qui n’a aucun problème à soutenir une conversation assez complexe en français. En réduisant la place de l’anglais dans la version doublée, le traducteur en vient à limiter les réponses de Lapadite à « yes », ce qui rend la scène beaucoup plus crédible pour un spectateur français. Mais ces deux ajouts ne sont en rien fantaisistes. Au contraire, ils permettent de mieux lier encore la première scène au reste du film, car ils font écho à d’autres scènes et thématiques présentes plus loin. L’idée selon laquelle Landa aime s’amuser prépare au dialogue aigre-doux entre Landa et l’actrice allemande Bridge. Après l’avoir interrogée de façon assez violente sur la cause de sa blessure à la cheville, Landa lui déclare soudain sur un ton badin : « Nein, ich mache nur Scherze, mein gnädiges Fräulein. Sie kennen mich doch. Meine Scherze sind ein bissl grob. » (« Non, ce n’est qu’une plaisanterie, chère mademoiselle. Vous me connaissez, mes plaisanteries sont un peu rosses. ») Dans la version doublée, cette technique perverse mêlant interrogatoire et plaisanterie est donc montrée dès la première scène. De la même façon, la question de l’authenticité de la langue qui est au cœur de la démarche de Tarantino justifie entièrement la présence importante du français dans la première scène et la réduction du texte du paysan au simple « yes ». Ces ajouts voulus par le traducteur ne sont donc en rien contraires aux déclarations d’intention de Tarantino. Le traducteur vient alors ici apporter sa pièce aux motifs thématiques du film.



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Ainsi, cette rapide analyse de la première scène d’Inglourious Basterds a tenté de mettre en lumière des pratiques traditionnelles, mais également de s’interroger sur l’étendue du travail du traducteur. On voit que dans un premier temps les conventions linguistiques sont ainsi transférées de façon relativement aisée d’une langue à l’autre. La suspension de l’incrédulité du spectateur, qui ne se limite d’ailleurs pas à la question de la langue, vient aider le travail du traducteur. Cependant, à partir du moment où le réalisateur introduit plusieurs langues dans son film, il devient nécessaire pour le traducteur de se poser des questions supplémentaires. Quelle est la valeur de la langue dans la scène ? Les dialogues en langue autre que l’anglais sont-ils nécessaires à l’action ? Faut-ils les garder ou les supprimer ? Ont-ils une importance thématique ? Actuellement, les films hollywoodiens ont de plus en plus tendance à inclure des passages dans une langue autre que l’anglais. Lorsque cette langue est le français, le traducteur se retrouve alors face à des questionnements de nature narrative et thématique particuliers. La traduction de la première scène d’Inglourious Basterds donne un exemple intéressant de l’importance de pratiques techniques mais également analytiques de la part du traducteur.

Inglourious Basterds, doublage français :

Adaptation : Sylvie Caurier
Direction artistique : Hervé Icovic
Studio : Alter Ego

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