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Journée européenne des langues Pariscience, pari risqué
2009 21
sept

Voici donc le second volet de cette passionnante revue des choses à faire (et à ne pas faire) quand on débute, ou qu’on tente de débuter, dans la profession. Si vous n’avez pas lu le premier, c’est ici.

Un labyrinthe (le métier), un fil (l'Ataa)... et les dangers qui guettent

Un labyrinthe (le métier), un fil (l'Ataa)... et les dangers qui guettent

Dans les sociétés de postproduction qui commandent des traductions, on rencontre toutes sortes d’interlocuteurs, des gens charmants et honnêtes comme des personnages fort déplaisants. Voici dix phrases qui doivent vous alerter quant à la bonne foi et l’honnêteté de votre client. Notez que dans tous les cas, il est surtout question d’argent, car malheureusement, c’est bien souvent LA question qui fâche dans les relations entre auteurs de traductions audiovisuelles et laboratoires de postproduction.

Les dix phrases qui doivent vous faire fuir
(ou à tout le moins vous inciter à la méfiance)

1. « Je ne te paie pas beaucoup cette fois-ci, mais tu verras, la prochaine fois, je te paierai plus. »

Qui oserait sortir une énormité pareille à un plombier, un avocat ou un boucher ? Personne, évidemment. Cette façon de procéder est pourtant fort répandue. Le ridicule de la chose mis à part, la personne qui vous dit ça ne vous rappellera vraisemblablement pas une seconde fois – ou alors pour vous proposer le même tarif bas.

Variante : « Je ne peux pas te payer beaucoup, mais j’attends justement un gros volume de documentaires/une saison complète de série, je te garantis du travail pour 6 mois. »

C’est l’excuse la plus lamentable, la plus usée et malheureusement la plus fréquente en traduction audiovisuelle. Elle est souvent invoquée, par ailleurs, pour faire accepter une baisse de tarif.

Accepter cela, c’est

- entrer dans la logique de votre client, dont le but est de fournir des prestations à un tarif défiant toute concurrence et au moindre coût pour lui.

- oublier votre propre logique et donc vos intérêts : vous êtes un auteur et exercez un métier intellectuel. Que vous ayez deux ou dix documentaires à traduire, il vous faut toujours autant de temps pour en traduire un. Vous n’êtes pas un producteur de boulons, répétons-le, vous ne bénéficiez donc pas de ce qu’on appelle si joliment des « économies d’échelle ».

- être obligé de travailler « vite et bien » dans un premier temps, ce qui, la fatigue aidant, vous conduira à terme à « travailler vite et mal » et vous fera vraisemblablement prendre de mauvaises habitudes.

- mettre le petit doigt dans l’engrenage baissier, car du point de vue de votre client, si un traducteur accepte une première baisse, il n’y a pas de raison qu’il n’en accepte pas une deuxième, une troisième, etc.

- consacrer davantage de temps à ce client s’il vous propose de compenser une baisse de tarif par une hausse de volume, ce qui vous rendra encore plus dépendant d’une entreprise qui vous paie mal et ne respecte pas votre travail.

Par ailleurs, l’expérience montre que derrière cette mirobolante promesse de « volume garanti », il n’y a souvent que du vent.

2. « Je n’ai pas de budget, c’est un test pour un nouveau client. Mais il faut que ça soit nickel pour qu’on ait le marché. Tu peux me dépanner ? »

C’est peut-être vrai. Mais vous pouvez être sûr que votre client va tout mettre en oeuvre pour que ce test soit réussi : il paiera évidemment ses salariés, l’électricité qui fait fonctionner son matériel et les fournitures dont il aura besoin ; sans oublier les comédiens qui viendront enregistrer le texte que vous aurez écrit, s’il s’agit d’un documentaire ou d’un doublage de fiction.

Donc il a un budget. Ou en tout cas, il est tout à fait capable d’en débloquer un quand il n’a pas le choix. Pourquoi le traducteur serait-il le seul à ne pas être rémunéré à sa juste valeur ? Parce qu’il est le seul à ne pas avoir un contrat de travail ? Parce qu’il est une variable d’ajustement commode ?

3. « Tous nos traducteurs travaillent pour x euros. Je ne peux pas te payer plus / Tu es vraiment trop cher / Il faut que tu baisses tes tarifs. »

Si certains de vos confrères bradent leur travail, ça les regarde. Soyez ferme, justifiez votre prix, référez-vous aux tarifs syndicaux ou aux pratiques habituelles. Toute relation économique implique une part de négociation, c’est tout à fait normal. Mais le but est de trouver un terrain d’entente, un équilibre gagnant-gagnant. Si votre prospect ne bouge pas d’un pouce, laissez tomber et dites-vous que ce n’est pas une grosse perte.

4. « Contrat ? Bon de commande ? Pas besoin, on se fait confiance, non ? »

Théoriquement, un traducteur audiovisuel devrait toujours travailler avec un contrat. En pratique, ce n’est pas toujours le cas – et quand il y a un contrat, il arrive souvent un mois après la date de rendu de la traduction. Dans ce cas, signer un contrat servant à garantir les conditions d’un travail une fois que ce travail est terminé est d’une utilité plus que limitée.

Mais rien ne vous empêche, vous, d’envoyer un « accusé de réception de commande d’adaptation » (ARCA) à votre client. C’est un document tout simple à établir, qui récapitule les conditions de votre collaboration avec votre client : délai de remise de la traduction, tarif, délai de paiement, etc. Il suffit de l’envoyer dans le corps d’un courriel à votre interlocuteur et de lui demander de vous le renvoyer, ce qui vaut de sa part acceptation des conditions (un modèle ici ).

Votre client sera peut-être surpris de recevoir un ARCA ; ce n’est pas grave. En revanche, s’il rechigne à vous le renvoyer, méfiez-vous : si la confiance règne réellement entre lui et vous, ça ne doit pas lui poser problème de vous confirmer par écrit ses engagements.

5. « Au fait, le tarif a baissé, maintenant c’est tant. »

Cette petite phrase, vous aurez peut-être la joie de l’entendre soit pendant que vous travaillerez, soit une fois que vous aurez rendu votre traduction.

Si vous avez un contrat ou un ARCA (voir point précédent), cela veut dire que vous disposez d’une trace écrite du tarif initial et que vous réussirez vraisemblablement à vous faire payer au bon tarif en insistant un peu.

En l’absence de contrat ou d’ARCA, les choses risquent de se corser. Les relations entre traducteurs et sociétés de postproduction n’étant pas des plus sereines, il est difficile de donner des conseils constructifs aux traducteurs victimes de ce type de pratiques. Il vous reste bien sûr la possibilité d’opter pour une action coup-de-poing : garder en otage votre fichier traduit jusqu’à ce que le client accepte (par écrit) de revenir au tarif qu’il vous avait promis à l’origine, rendre une traduction inachevée (ainsi, ne traduire que 90% du programme si l’on vous impose une baisse de 10% du tarif en cours de route), faire le siège du bureau de votre client, etc. Bonne chance.

6. « On est une petite structure, on n’a pas de marge de manœuvre, on paie nos traducteurs à 6 mois. »

C’est peut-être vrai. Mais en quoi cela vous regarde-t-il ? Si votre client a des soucis de gestion de trésorerie, il n’y a pas de raison que son problème devienne le vôtre. La moindre des choses, lorsque l’on commande une prestation, est de s’assurer au préalable que l’on a de quoi payer le prestataire.

Par ailleurs, depuis le 1er janvier 2009, les délais de règlement légaux ont été réduits à 60 jours maxi pour les prestataires de services. Un client qui vous paierait à 6 mois serait donc en infraction.

7. « Le client n’a pas de sous, ça n’a pas besoin d’être de la super qualité. Tu peux me dépanner et me faire ça pas cher/gratuitement ? »

Cette phrase a beau sembler ahurissante, elle est relativement fréquente.

« Le client n’a pas de sous », mais vous pouvez être sûr que votre client, lui, sera payé.

« Ça n’a pas besoin d’être de la super qualité », mais votre nom apparaîtra à la fin du film, c’est donc votre réputation que vous engagez.

Là encore, veillez à ne pas provoquer ce genre de situations en « sympathisant » un peu trop avec votre client. A vous de lui faire comprendre, par ailleurs, que la notion de qualité est au cœur de votre métier et qu’une traduction ne se fait pas « à moitié ».

8. « Pour les droits d’auteur, on fait 50-50. »

Après avoir traduit une fiction ou un documentaire, il est d’usage de déclarer votre traduction auprès d’une société d’auteurs (Scam ou Sacem). Pour cela, il vous faut une attestation de traduction signée par l’entreprise qui vous a confié la traduction de l’oeuvre audiovisuelle. Or certains clients indélicats ont la fâcheuse habitude d’inscrire leur propre nom à côté de celui du traducteur sur les attestations, comme s’ils avaient cosigné la traduction avec lui. Cela leur permet de toucher 50% des droits d’auteur que versent les sociétés d’auteurs lors de la diffusion ou de l’exploitation de votre traduction.

Bien sûr, la manœuvre s’accompagne généralement d’un chantage – « soit je co-déclare tes traductions, soit je ne te donne plus de travail ».

C’est évidemment parfaitement illégal. Une fois de plus, fuyez. Et n’hésitez pas à contacter le Snac pour signaler cette pratique.

9. « Je ne te paie pas mais tu auras des droits d’auteurs, ça compense. »

Certains clients emploient cet argument pour éviter de verser au traducteur la prime de commande qui lui est due à la livraison de la traduction. Ce faisant, ils n’hésitent pas à faire miroiter de juteux droits d’auteurs aux adaptateurs pour ne pas avoir à remplir leurs obligations.

D’une part, il faut savoir que les droits touchés par l’auteur à la diffusion de sa traduction sont très aléatoires. Ils dépendent de la chaîne et de l’heure de diffusion, mais aussi du type d’adaptation (doublage, sous-titrage, voice-over…). Avec le développement de la VM (version multilingue) sur les chaînes câblées (et désormais sur le hertzien), les droits versés aux auteurs de sous-titres se sont ainsi réduits comme une peau de chagrin au cours des dernières années. Les droits versés aux auteurs de sous-titres sur la vente de DVD sont tout aussi maigres. Il est donc complètement illusoire de compter sur ces droits pour en vivre.

D’autre part, les droits d’auteur à la diffusion ne peuvent pas remplacer une prime de commande. Ces droits d’auteur rémunèrent l’exploitation de la traduction (c’est-à-dire sa diffusion à la télévision ou sur DVD), tandis que la prime de commande touchée à la livraison de la traduction rémunère un travail. Ce sont donc deux choses différentes.

Ces pratiques sont très graves car les auteurs qui acceptent de ne pas être payés creusent leur tombe. Le droit d’auteur, quasi-exception française, est très chahuté depuis quelques années et menacé de disparition à moyen terme. Lorsque les auteurs ne seront plus payés du tout à la commande et ne toucheront plus de droits d’auteur à la diffusion, que se passera-t-il ?

10) « On est un festival. On ne peut pas payer les sous-titreurs. »

On pourrait écrire un poème entier sur les joies de la traduction pour les festivals. Sans vouloir accabler les petites structures associatives qui s’efforcent de diffuser des films rares ou des courts-métrages exotiques, rappelons quelques points :

- il y a généralement des salariés dans les structures organisant les festivals. Donc un budget permettant de payer leurs salaires.

- les festivals ont par ailleurs des fournisseurs qu’ils rémunèrent (graphistes, imprimeurs, etc.). Pourquoi les traducteurs feraient-ils (encore une fois) exception à la règle ?

- les festivals sollicitent des subventions ; mais pensent-ils seulement à faire figurer le poste « adaptation » dans leur budget ? Trop souvent, le sous-titrage des films est un détail annexe auquel on pense à une semaine du début des projections. Il n’est pas étonnant qu’il se fasse alors dans des conditions déplorables.

En conclusion

Vigilance, bon sens et fermeté : tels sont les sages principes qui doivent guider vos premiers pas hésitants dans la traduction audiovisuelle. Ne vous laissez pas marcher sur les pieds sous prétexte que vous êtes jeune et/ou encore peu expérimenté. Et surtout, n’acceptez pas n’importe quoi : c’est le meilleur moyen de vous enfermer pour longtemps dans des relations de travail frustrantes, sans espoir d’une évolution dans le bon sens. Renseignez-vous au maximum sur les entreprises qui vous contactent et sur les conditions de travail qu’elles vous proposent.

Et rassurez-vous, rares sont les clients qui cumulent plus de la moitié des tares susmentionnées.

Bon courage.

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