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Goodbye quality(?) La VM sur le hertzien
2009 15
fév

Aires linguistiques (novembre 2008, Nanterre)

Intervention de Nicolas Froeliger, master professionnel ILTS, EA 3697, Université Paris Diderot,

et d’Isabelle Audinot (ATAA)

Nous entendons, par cet article, formuler une évidence pas si évidente : à l’heure de la formation tout au long de la vie, à l’heure où tant de masters sont estampillés « professionnels », il est du devoir de l’université de se préoccuper des conséquences qu’ont ses décisions sur le marché de la traduction, comme il est du devoir des professionnels de s’intéresser à l’amont de leur activité. C’est la raison pour laquelle nous avons souhaité rédiger cette contribution à quatre mains et deux voix : celles d’un ancien traducteur devenu universitaire et celles d’une spécialiste de la traduction audiovisuelle et cofondatrice de l’ATAA (Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel). Sachant, en effet, que le marché de la traduction se subdivise en une multitude de segments, nous avons choisi d’étayer notre argumentaire par l’étude de ce sous-domaine, qui nous paraît exemplaire. Il s’agit donc de déterminer comment ont évolué, depuis une vingtaine d’années, l’offre de formations et le marché dans ce secteur, de nous interroger sur les possibilités d’extrapoler les enseignements qui en découlent à l’ensemble du secteur de la traduction et de tenter d’en dégager les conséquences et possibilités d’action de la part des différents acteurs considérés. Cette réflexion sera également nourrie des discussions longues, approfondies et finalement infructueuses que nous avons eues, ensemble et séparément, lorsque certains de nos collègues ont envisagé la création d’une nouvelle formation en traduction audiovisuelle en région parisienne.

I. Légitimité de notre démarche

Posons, pour commencer, que notre démarche n’est pas universellement considérée comme légitime. En effet, pour beaucoup de nos confrères enseignants et chercheurs – honorables –, la question du lien entre formation (y compris professionnelle) et conditions économiques d’exercice n’a même pas à être posée : dépositaire du savoir et creuset d’une réflexion sans entraves, l’université doit se tenir à distance de tout ce qui a trait à la sphère économique et les universitaires doivent rester libres d’agir au seul service de la science.

Dans cette optique, emprunter les outils intellectuels qui permettent de penser la relation marchande pour les appliquer à une réflexion académique, c’est rendre les armes à la logique générale de marchandisation qui progresse, année après année, dans la société. De ce point de vue, offre et demande, concurrence, adéquation au réel, innovation, regroupements, disparition sont autant de termes qui n’ont aucunement leur place dans une réflexion traductologique et universitaire, et il importe de défendre tout ce qui peut échapper à cette tendance.

Nous pensons exactement le contraire. Nous pensons que cette posture théorique – séduisante – aboutit à l’effet inverse de celui recherché, c’est-à-dire à renforcer ce qu’elle se refuse à considérer : l’emprise d’une certaine forme de domination économique au débouché de nos formations. Nous pensons que cette réflexion – qui d’ailleurs n’en est pas toujours une et se réduit souvent à la répétition de slogans – est trop englobante pour être opératoire dans le domaine qui nous intéresse. En effet,

- elle plaque sur les formations professionnelles des a priori historiquement connotés distinguant ce qui est noble (typiquement, la recherche) et ce qui est vil (tout ce qui est appliqué et débouche sur une vie professionnelle hors des murs de l’institution) ;

- elle fait en revanche l’impasse sur ce qu’est, profondément, un marché, à savoir le lieu – conflictuel – d’une rencontre souvent inégale entre des acteurs aux intérêts économiques divergents quoique complémentaires : offre/demande, capital/travail, entreprises/salariés ou indépendants ;

- elle affecte en même temps d’ignorer qu’il existe bel et bien une concurrence de fait entre formations, entre universités : laquelle n’a pas le souci d’attirer ou de conserver les étudiants et les enseignants les plus prometteurs, à l’heure en outre où le monde savant ne bruit que d’évaluation et de classement, que celui-ci vienne de Shanghai ou d’ailleurs ?

Précisons néanmoins que ce n’est pas sur ce troisième constat que nous entendons nous positionner, notamment parce que nous n’avons guère de prise sur ses conséquences. Il nous paraît en revanche possible de proposer un positionnement face aux deux premières impasses que nous venons de citer. C’est ce que nous propose de faire en analysant le rapport problématique entre formations et vie professionnelle dans l’audiovisuel depuis une vingtaine d’années, avant de risquer des conclusions plus larges sur le rôle de l’université dans la société et sur la nécessité de mieux articuler enseignement, vie professionnelle et recherche.

II. La traduction audiovisuelle : un cas exemplaire vu par les professionnels

Aucune étude n’ayant été réalisée à ce jour sur la profession de traducteur et adaptateur de l’audiovisuel, il était plus qu’urgent d’en dresser un état des lieux[1]. Le tableau qui accompagne cette contribution résume sur trois colonnes l’évolution du marché depuis 30 ans.

Rappelons tout d’abord que la traduction audiovisuelle rassemble le sous-titrage, le doublage et le voice-over, à destination du cinéma et de la vidéo (télévision, DVD, VOD : vidéo à la demande). Le sous-titrage à destination des sourds et malentendants se fait du français vers le français et n’est pas de la traduction. Enfin, les traducteurs sont des auteurs littéraires, affiliés à l’AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs) et n’ont droit ni à l’assurance chômage ni aux congés payés.

Nous avons enquêté auprès des 160 traducteurs membres de l’ATAA (Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel) et interrogé les différents acteurs du secteur : les universités, le groupement doublage/sous-titrage du SNAC (Syndicat national des auteurs et des compositeurs), et les sociétés de postproduction spécialisées dans le doublage/sous-titrage, plus souvent appelées laboratoires.

Dans un souci de clarté, nous évoquerons ici le sous-titrage destiné à la télévision et à la vidéo (DVD et VOD), car c’est à la fois le seul secteur encore accessible aux jeunes traducteurs et le secteur le plus sinistré de la profession. Cependant, il est indispensable de préciser que le sous-titrage et le doublage exécutés pour l’exploitation en salles, et le doublage pour la télévision et la vidéo commencent eux aussi à subir une baisse de tarifs.

Avant 1982, la traduction spécialisée pour l’audiovisuel n’était pas enseignée à l’université et le secteur du doublage/sous-titrage comptait un petit nombre de traducteurs, estimé à une trentaine. Depuis, quatre universités, Lille III, Strasbourg, Nanterre et Nice ont créé des masters spécialisés dans ce domaine. D’autres, Toulouse et Evry, enseignent la traduction audiovisuelle en option dans leur master II. L’ESIT (École supérieure d’interprètes et de traducteurs) a, de son côté, annoncé le 22 novembre 2008 la création d’une formation dédiée à cette spécialité[2]. Le nombre total de diplômés, en augmentation depuis la réforme LMD, est d’une soixantaine par an. De l’aveu même des universités, c’est un souci de rentabilité qui les contraint à accueillir toujours plus d’étudiants.

Il est vrai que l’avènement de la vidéo, la création de Canal+ en 1984, puis d’ARTE en 1989, ainsi que l’arrivée des chaînes câblées en 1993 ont entraîné une explosion de l’offre des programmes à traduire. La création de formations se justifiait donc, et les universités ont permis dans un premier temps de faire de la traduction audiovisuelle un métier à part entière.

Vingt-cinq ans après l’ouverture du master de Lille, il est difficile d’évaluer le nombre exact de traducteurs. À défaut d’estimation plus précise, l’ATAA compte 650 destinataires dans sa liste de diffusion. Dans le même temps, l’offre de programmes à adapter a considérablement diminué. Les chaînes du câble pratiquent surtout la rediffusion, le marché du DVD s’effondre[3] et le téléchargement illégal a atteint des proportions démesurées – les Français en sont même les champions du monde. Nos données montrent clairement que l’augmentation rapide du nombre de traducteurs audiovisuels, conjuguée à une réduction du nombre de programmes à traduire, a engendré un énorme déséquilibre au sein de la profession et instauré un rapport de force très défavorable aux traducteurs.

Mais il est un autre facteur essentiel dont on parle trop peu, l’évolution du rôle des laboratoires dans la vie professionnelle du traducteur. Dès le début des années 90, les universités ont choisi les laboratoires de sous-titrage comme interlocuteurs privilégiés. En effet, ces grandes structures commerciales, équipées de matériel professionnel, pouvaient apparaître, vu de l’extérieur, comme un interlocuteur naturel.

Or, il faut savoir que les laboratoires ne sont pas des professionnels de la traduction, mais des prestataires techniques qui font tout sauf de la traduction ! Les jeunes diplômés ont intégré les laboratoires pour y suivre des stages de longue durée, où ils effectuaient des tâches techniques ou des traductions non rémunérées dans l’espoir de garder ensuite le contact et de se voir confier d’autres traductions. A partir des années 90, les laboratoires ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à puiser dans ce vivier providentiel de jeunes diplômés et se sont improvisés intermédiaires incontournables entre les traducteurs et leurs clients, les diffuseurs (chaînes de télévision, éditeurs de DVD, etc.) Il faut noter que quelques laboratoires font exception à la règle et jonglent tant bien que mal entre le respect pour la traduction et ses auteurs et les nécessités de la concurrence.

Devenus dépendants des laboratoires, les traducteurs ont perdu le lien direct qu’ils entretenaient auparavant avec les diffuseurs, c’est-à-dire les véritables utilisateurs de leur travail. Depuis, ce sont les laboratoires qui fixent les tarifs, le rythme de travail, les délais d’exécution et de paiement du traducteur, tout cela alors qu’ils n’ont, dans la vaste majorité des cas, aucune compétence dans ce domaine. L’expérience du salariat a même été tentée en 2000. Le salaire du traducteur était celui d’un technicien de repérage débutant (l’équivalent de 1 372 euros brut mensuel). Le laboratoire en question a mis fin à l’expérience en 2002. On peut supposer que celle-ci n’était pas rentable.

Une confusion des genres a commencé à s’opérer entre le travail technique et le travail d’auteur. Plus grave, ce dernier est devenu une ligne parmi les autres prestations techniques figurant sur les devis des laboratoires, pour finalement disparaître dans un tarif global. Ainsi, les tentatives répétées des laboratoires d’imposer le passage du tarif au sous-titre au tarif à la minute trahissent cette volonté de dévaluer, de standardiser et de mécaniser le travail de création du traducteur. Au passage, il n’est pas rare que le laboratoire prélève une marge sur ladite ligne « Traduction », le diffuseur ignorant souvent la rémunération réelle perçue par l’auteur. Cette perte d’indépendance du traducteur a provoqué une chute vertigineuse des tarifs, qui menace aujourd’hui de transformer notre métier en job pour étudiants, comme c’est le cas aux Etats-Unis, en Angleterre, en Espagne, dans les pays de l’Est ou en Scandinavie.

Il est difficile de calculer cette baisse avec exactitude car les tarifs sont devenus multiples. Toutefois, le pourcentage le plus optimiste est de -56 %. Aujourd’hui, les traducteurs ne parviennent pas à imposer de tarif-plancher car les laboratoires négocient à leur place. Le tarif est revu à la baisse chaque année[4], ce qui n’empêche pas les laboratoires d’afficher une belle santé.[5] Et s’il est vrai que les laboratoires sont soumis à une pression des diffuseurs qui font jouer la concurrence, c’est quasiment toujours le traducteur qui pâtit de la baisse. En outre, l’argument du volume de travail accru avancé par les laboratoires pour faire passer chaque nouvelle baisse ne tient pas, car la nature intellectuelle de notre activité nous interdit toute économie d’échelle. En conséquence, le traducteur, celui qui véhicule le sens du film aux spectateurs, celui sans qui l’œuvre n’est pas comprise, est plus invisible que jamais[6].

Son travail est de plus en plus souvent présenté et perçu comme accessoire, et nous illustrerons notre propos par trois exemples puisés parmi de nombreux autres :

  • Un concepteur de logiciel court les universités européennes et les colloques sur la traduction audiovisuelle pour y vendre son produit et y affirmer très sérieusement que bientôt les sous-titres se feront automatiquement[7].

  • En novembre 2007, lors d’un séminaire professionnel organisé au sein d’une université formant à la traduction audiovisuelle, l’invité pour la partie « adaptation » n’était pas un traducteur, mais le directeur des ventes d’un éditeur de logiciel.

  • Lors d’une projection, en octobre 2008, un éditeur vidéo a chaleureusement remercié le laboratoire de la rapidité avec laquelle il avait exécuté le sous-titrage. Pas un mot n’a été dit sur le traducteur.

Face à la gravité de la situation, les traducteurs ont commencé à se regrouper et à réagir[8]. L’ATAA a été créée en 2006 et compte déjà 160 membres[9]. Elle a permis d’instaurer un dialogue entre les traducteurs, ce qui est déjà beaucoup, de nouer de nombreux contacts avec divers interlocuteurs et d’initier une réflexion sur tous les aspects de notre métier.

Chaque année, les universités réservent le meilleur accueil au SNAC et à l’ATAA, qui rendent visite à leurs futurs confrères. À ce titre, il nous semble que les traducteurs restent les seuls spécialistes de leur métier et les seuls à même de transmettre aux étudiants une véritable connaissance du terrain et des questions pratiques, notamment :

- Qu’est-ce que le statut d’auteur, l’Agessa, la Scam, la Sacem, une note de droits d’auteur ?

- Les mots à bannir du vocabulaire du traducteur indépendant : CDI, CDD, salaires, congés payés, indemnités chômage.

Notre rôle est d’encourager et d’accueillir au mieux ceux qui ont choisi d’exercer la même profession que nous, mais nous pensons qu’il est de notre devoir de les mettre en garde contre certains pièges. Entre autres choses, nous expliquons aux étudiants :

  • Que le sous-titrage pour sourds et malentendants, perçu par certains enseignants comme un débouché, n’est pas de la traduction mais un sous-titrage français-français. C’est, depuis quelques années, le secteur refuge des diplômés exclus du marché de la traduction, et le plongeon des tarifs dans ce domaine est éloquent (cf. tableau). Au mois de novembre 2008, un laboratoire a ouvert une structure au Maroc afin de pouvoir casser encore davantage les tarifs.

  • Qu’au cours de leurs stages non rémunérés dans les laboratoires, ils ne doivent pas, pour des raisons de statut, accepter d’exécuter gracieusement des traductions qui seront exploitées et payées au laboratoire par un commanditaire. À ce sujet, rappelons une évidence : si les laboratoires savent qu’ils peuvent exploiter les traducteurs de la promotion suivante, pourquoi donneraient-ils du travail rémunéré à leurs anciens stagiaires ? En outre, nous leur rappelons qu’il n’y a pas de personnel qualifié pour juger leur travail dans les laboratoires.

Aux enseignants :

  • Nous disons que le projet d’envoyer un auteur indépendant en apprentissage dans un laboratoire, rémunéré à 60 % du SMIC est un contresens total. Aucun laboratoire n’a intérêt à salarier des auteurs, pour des raisons économiques (voir plus haut). Une fois la période d’apprentissage terminée, le laboratoire n’engagera aucun auteur et attendra la promotion suivante.

  • Et nous leur demandons si l’université, soucieuse de dispenser des formations ouvrant sur de réels débouchés, connaît le nombre de diplômés qui parviennent à s’insérer dans le secteur de la traduction audiovisuelle. À cet égard, il paraît indispensable d’instaurer un suivi sur le devenir de ces anciens étudiants.

  • Nous leur rappelons que contrairement à ce que certains leur laissent croire pour entretenir la confusion, les logiciels de sous-titrage ne contiennent aucune information, ni bases de données d’aucune sorte, susceptibles de faciliter la traduction. Ces logiciels n’ont en cela rien de comparable aux logiciels employés en traduction technique (dont l’exemple type est TRADOS). Ils ne servent qu’à faciliter l’exécution de la partie technique du sous-titrage et n’aident en rien l’adaptation proprement dite, qui reste un travail par nature immatériel.

Les difficultés du secteur de la traduction audiovisuelle touchent d’autres domaines de la traduction, c’est pourquoi l’ATAA discute avec les représentants de l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) et de la SFT (Société française des traducteurs) pour trouver des solutions. Aujourd’hui, nous souhaitons que le dialogue amorcé entre les universités et les traducteurs s’étoffe et débouche sur un travail constructif qui permettra de remettre les traducteurs et la traduction au centre du débat, car ils restent les interlocuteurs naturels des formations spécialisées en traduction. Le marché existe, il n’est pas question de le nier, mais si les universités veulent justement éviter de « jouer le jeu du marché », elles doivent prendre garde à ne pas se mettre à son service.

III. Élargissons la focale : retour à l’université

Une première question se pose à l’issue de cet exposé des évolutions survenues dans la sphère audiovisuelle : qui gagne, et qui perd ?

- Les perdants : ce sont une grande partie des nouveaux diplômés, qui ne trouvent pas de débouchés à l’issue d’une formation pourtant qualifiée de professionnelle, mais aussi l’ensemble des professionnels, justement, qui voient leur position fragilisée par l’afflux d’une main-d’œuvre abondante et déclassée, et, à plus long terme, les formations qui se contentent d’imiter ce qui est déjà fait ailleurs, ce qui les empêche d’acquérir un avantage concurrentiel sur celles déjà établies – et n’est pas très bon non plus pour leurs universités de tutelle… Là voilà, l’université à deux vitesses – et elle est notre œuvre collective !

- Les gagnants : ce sont les employeurs et donneurs d’ouvrage, qui bénéficient d’une force de travail la plupart du temps bien formée, et en tout cas pléthorique, ce qui permet de faire baisser le prix des services et le montant des rémunérations, contribuant ainsi à la prolétarisation de la profession.

Cette évolution est évidente dans l’audiovisuel. Peut-on, pour autant, l’extrapoler à l’ensemble des métiers de la traduction ? Notre réponse est clairement affirmative, même s’il faut rappeler que de multiples facteurs rendent ici les affirmations chiffrées délicates en ce qui concerne l’aval des formations. En effet, la traduction est aujourd’hui éclatée en tant de segments, de métiers et de statuts que les généralisations sont hasardeuses. Ajoutons que la mondialisation se fait sentir aussi dans notre domaine, même si le facteur local garde un rôle. On ne dispose donc que d’indicateurs partiels, même si la nécessité d’obtenir une vue d’ensemble chiffrée est ressentie de façon croissante. En témoignent, dans cet ouvrage, les contributions de Vanessa Leclercq pour le marché britannique et Susan Pickford pour la traduction d’édition. Il faut également saluer la parution, en 2008, de l’ouvrage dirigé par Gisèle Sapiro, là aussi sur le marché de l’édition. En traduction pragmatique, qui représente la plus grande partie de la profession, mais dont l’appréhension statistique pose des problèmes méthodologiques nettement plus ardus, citons deux études prometteuses : l’enquête annuelle de la SFT réalisée auprès des 900 membres de cette association et celle menée par l’agence de traduction Trad’Online en 2008 (voir références bibliographiques). Il nous semble en tout cas éminemment souhaitable de creuser et de croiser les recherches allant dans ce sens.

Si, toutefois, l’on inclut à ce tableau l’évolution de l’offre de formations, une tendance générale se dessine en tout cas avec netteté : il y avait 10 formations de traduction en France en 2002, avant la réforme LMD, il en existe 26 en 2008 (et même 41, si l’on inclut les métiers voisins tels que la rédaction technique)[10]. Sur la même période, l’activité économique à laquelle préparent ces formations a certes progressé, mais qui irait prétendre qu’elle a été multipliée par 2,5, voire par 4 ? Corollaire, nous fabriquons des chômeurs et nous faussons les équilibres existants : le problème n’est donc pas seulement qualitatif, comme le laissent entendre certaines des contributions à cet ouvrage, mais aussi bêtement quantitatif. Nous avons laissé s’enclencher ce que l’on appelle une crise de la surproduction, non seulement dans le secteur audiovisuel, mais aussi dans l’ensemble de la profession, avec les mêmes gagnants et les mêmes perdants. Est-ce là ce que nous voulons ? Nous espérons bien que non, mais nous – responsables de formations, UFR, universités, ministère de l’Enseignement supérieur – avons laissé se mettre en place un tel système.

Il n’y a pas lieu, pour autant, de nous résigner. Il faut au contraire reprendre la question du rapport entre formations professionnelles et professions tout court avec une ouverture de focale aussi grande que possible, ce qui aboutit, finalement, à poser trois questions :

- À quoi servons-nous, et au service de qui sommes-nous : nous-mêmes, nos formations, les entreprises, le marché (ce qui n’est pas la même chose), ou l’intérêt général ?

- L’employabilité des étudiants doit-elle être un critère pour l’ouverture ou la pérennité d’une formation professionnalisante, ou bien la mission de l’université est-elle au contraire de faire abstraction de cet aspect ?

- Une formation soucieuse de ses débouchés est-elle en mesure de résister aux pressions de l’entreprise (concept au demeurant pluriel, qu’il est hasardeux de vouloir universaliser) et du court terme ; quel doit être son rapport aux agents économiques et comment peut-elle anticiper les évolutions qui affectent les métiers auxquelles elle prépare ?

Ces questions sont légitimes. Il faut les poser sans tabous ni totems. Or, ce qui nous frappe, c’est la difficulté à organiser un débat contradictoire à leur sujet. C’est la raison pour laquelle nous serions très heureux que nos confrères en désaccord avec nous viennent nous porter la contradiction de manière argumentée. À ce stade, en tout cas, notre réponse est nette : Il faut nous interroger sur les moyens de rectifier la tendance que nous avons laissé s’installer, c’est-à-dire sur notre utilité sociale, ce qui suppose une politique d’ensemble et doit être réalisé en concertation avec les professionnels.


*
* *

Il existe deux modèles urbanistiques d’université. D’un côté, on trouve l’université hors les murs, formant, quel que soit son lieu d’implantation, un bloc à l’écart de la cité, et dont l’extraterritorialité est attestée par la présence de frontons élevés et le petit nombre des accès avec parfois, comme à Jussieu, des douves en prime. De l’autre, nous avons l’université dans la ville, dont l’exemple le plus ancien et le plus abouti est sans doute celui de Bologne : imbrication complète des activités productrices de savoir et du tissu urbain. Cette dichotomie représente bien le problème auquel nous sommes affrontés, et les plus attentifs de nos lecteurs auront sans doute perçu que notre préférence va au second modèle. Nous pensons en effet qu’il est souhaitable d’introduire une circulation régulée, un commerce, pour reprendre l’intitulé de cet ouvrage, dans lequel l’université accompagne les professionnels, sur l’ensemble de leur parcours, et non plus dans leur seule formation initiale, tout en assurant une veille qui lui permette de percevoir les évolutions prometteuses.

Cela implique tout d’abord une réflexion sur le rôle de la formation continue, qui peine à exister pleinement parce qu’elle est encore avant tout pensée comme un moyen de rapporter de l’argent aux UFR, et trop peu dans son lien nécessaire avec la formation initiale. Les métiers évoluent : il faut nous donner et donner aux professionnels la possibilité d’évoluer avec, ce qui veut dire, pour ces derniers, notamment avoir la possibilité de retourner se former sur les bancs de l’université. En effet, étudiants, professionnels, enseignants, chercheurs sont encore perçus aujourd’hui comme relevant de catégories séparées et ontologiquement différentes, alors qu’il s’agit de plus en plus souvent des mêmes individus à différentes étapes de leur parcours. Bref, il faut moins de murs et plus de passerelles.

Cela implique ensuite d’amplifier le rôle de la recherche. Car elle seule est à même d’articuler les problématiques sur la durée et de fournir des arguments intellectuels qui permettent un dialogue de haut niveau avec les représentants du monde professionnel. En effet, si les métiers auxquels nous préparons peuvent encore, à l’avenir, être rangés sous l’appellation de traduction, alors il faut arriver à démontrer que les paradigmes de la traductologie – ou en tout cas certains d’entre eux – permettent d’ouvrir à ces métiers et de les faire progresser. Nous serions donc tentés d’inverser une des phrases prononcées[11] lors du colloque qui a servi de support à cet ouvrage. Il a été dit : « Il faut mettre les problématiques de l’interculturel au cœur des préoccupations traductologiques. » Pour nous le vecteur doit aller dans le sens inverse ; ce sont les démarches traductologiques qui peuvent nous permettre d’approfondir les problématiques de l’interculturel. Nous y voyons un des enjeux de la recherche dans notre domaine. Nous plaidons donc résolument pour une recherche appliquée, et qui se saisisse de cet enjeu majeur. Précisons enfin que ces réflexions sur le positionnement des formations ne sont en aucun cas une invitation à aligner le fonctionnement de l’université sur les critères du monde professionnel. Celle-ci doit au contraire être pleinement elle-même – et fière de ce qu’elle fait – pour qu’un échange véritable ait lieu. Un échange – on peut aussi parler de confrontation – entre égaux, dans lequel chacun est conscient de ses valeurs et de ses principes. Car si l’institution est honteuse ou repliée sur elle-même, elle a d’emblée perdu la bataille.

L’ouverture d’un tel chantier nous paraît une condition sine qua non à la survie d’un aussi grand nombre de formations. Deux autres options sont envisageables : soit une paupérisation accrue des traducteurs professionnels soit la disparition – ou la fusion – d’une partie des formations existantes. Mais nous préférons parier sur l’optimisme. Pourquoi ? Parce que nous sommes nous-mêmes traducteurs. Et de même que la traduction audiovisuelle nous semble fournir un modèle généralisable, mutatis mutandis, à l’ensemble de nos métiers, nous pensons que la traduction elle-même, par les outils intellectuels qu’elle mobilise, permet de structurer cette réflexion. En effet, non seulement elle est faite de conceptualisation, mais elle suppose la différence, la confrontation avec l’étranger et la recherche d’un dialogue sur des bases qui sont à construire ensemble dans l’espace démocratique que constitue la langue.


Formations et sous-titrage télévision et vidéo depuis trente ans

Les tarifs indiqués dans ce tableau ne sont pas exhaustifs, ils représentent des baisses qui ont fait date dans le secteur de la traduction audiovisuelle.

Formations

Marché

Profession

Tarifs TV/vidéo

(1982 :

base 100)

1976

Apparition de la vidéo

1982-1983

DESS de traduction audiovisuelle à Lille III devenu ME-LEX-TRA avec option TAC.

Stage : une journée en laboratoire

Très peu de traducteurs.

Une trentaine.

Tarifs sous-titrage

Vidéo base 100

(télévision, vhs)

Un film compte entre 1000 et 1500 sous-titres.

100

1984

Création de laboratoires de

sous-titrage dédiés à la vidéo.

Nouvelles chaînes de télévision

Canal +

Augmentation des programmes

1989

ARTE

Certains labos baissent la rémunération du traducteur et empochent la différence.

66

1990

Un laboratoire fait travailler les traducteurs sur place et instaure le tarif à la minute.

Tâches techniques effectuées

par le traducteur.

Début du tarif tout compris.

Le paiement à la durée du programme n’a aucun sens pour le traducteur mais permet au labo de standardiser le tarif et le travail du traducteur et ouvre la voie au forfait.

Apparition des forfaits fixes, repérage compris, quel que soit le nombre de sous-titres.

Entre

54 et 78

1992

Entre 50 et 100 diplômés en traduction audiovisuelle entre 1982 et 1992 (chiffres cumulés).

1992-1993

STRASBOURG

Master de Traduction ITI-RI Traduction audiovisuelle

Stage : 3 mois minimum dont un mois dans l’audiovisuel.

Apparition des chaînes câblées.

Augmentation des programmes.

1993

Première baisse drastique des tarifs

Imposition du tarif au forfait quelle que soit la durée du programme et le nombre de sous-titres

Si le nombre de sous-titres est inférieur à 800, le montant du forfait est revu à la baisse.

Entre

36 et 51

Baisse de 12 % du forfait imposé en 1993

Entre

31 et 46

1997

Le SNAC instaure un tarif syndical télévision

2,44 € le sous-titre.

1999

Un laboratoire essaie d’imposer une baisse du forfait imposé en 1993.

Le SNAC lance une pétition qui rassemble 126 signatures.

Le laboratoire renonce à la baisse.

1999-2000

NANTERRE

Master de Traduction Mention « adaptation audiovisuelle »

Stage : 3 à 6 mois

Septembre 2000

Salariat des traducteurs dans un laboratoire de sous-titrage.

CDI : salaire d’un technicien de repérage débutant.

9 000 francs brut mensuel

Fin de l’expérience en 2002.[12]

SDI : Multinationale du sous-titrage. Travail sur place en équipe.

Tarif au sous-titre :

22 (hors repérage)

35 (repérage compris)

Premiers logiciels

FAB, AYATO, ST 500

2000-2001

NICE

MASTER PRO STD

Stages : 2 mois minimum

2002

Environ 231 diplômés en 10 ans dans les quatre formations principales.

Les traducteurs s’équipent de logiciels.

Les labos ne fournissent plus ni locaux ni machines, réalisant ainsi une baisse des coûts conséquente. Aucune compensation n’est accordée aux traducteurs.

Baisse de 18 % par rapport au forfait imposé en 1993

Au moment du passage à l’euro, certains labos qui pratiquent le forfait imposé en 1993 arrondissent le tarif à la baisse (perte de près de 70 euros).

Entre

22 et 49

2002

En mars, un groupe de jeunes traducteurs de l’audiovisuel crée une liste de diffusion, TC IN, qui permet d’échanger des informations, des annonces de travail, etc.

2002

Festival de Deauville

FIPA

s’associent avec les labos et baissent leurs tarifs.

Tarif à la minute de programme

Entre

16 et 24

2003

Les traducteurs de SDI refusent une troisième baisse et cessent le travail.

Le laboratoire ferme son bureau en France.

2006

Création de l’ATAA

Ses objectifs :

- Fédérer les traducteurs audiovisuels

- Devenir un interlocuteur représentatif et légitime face aux institutions (Universités, Sacem, Scam, Agessa).

- Valoriser le métier et instaurer un dialogue avec tous les acteurs concernés (prestataires techniques, distributeurs, chaînes de télévision) pour promouvoir la qualité des traductions et sensibiliser le grand public.

2007

EVRY

Option traduction audiovisuelle dans le Master II de Langues Etrangères Appliquées.

Projet d’ouverture en 2009 d’un Master-pro dédié à la traduction audiovisuelle.

Dialogue entre l’Université d’Evry et les représentants des auteurs de traduction audiovisuelle.

2008

ATAA : 167 membres

650 inscrits sur la liste de traducteurs.

2008-2009

Nombre total d’étudiants :

NANTERRE : 16

NICE : 18

LILLE8

STRASBOURG : 7

TOULOUSE : 21

EVRY : environ 15

ESIT (en projet)

Au moins 60 étudiants sont formés par an.

L’offre s’est réduite :

Les chaînes du câble rediffusent des films déjà traduits.

La VOD (vidéo à la demande) génère peu de nouvelles traductions.

Effondrement des ventes de DVD

Baisse des tarifs sous-titrage télé et vidéo (DVD et VOD) en 20 ans : entre 48 % et 87 %

Hausse du Smic horaire en 20 ans :

+ 49,82 %

1988: 4,34 €
2008 : 8,71 €

Passage d’une base 100

à une fourchette  de 13 à 52

22/11/08

Lors de l’AG de l’association de ses Anciens Elèves, l’ESIT annonce la création d’une section audiovisuelle pour la rentrée 2009.

Situation dans le secteur du sous-titrage français vers le français pour sourds et malentendants, secteur refuge des jeunes traducteurs ne trouvant pas de travail de traduction.

Formations

Marché

Profession

2000-2001

Loi du 1er août 2000 : rend obligatoire d’ici à 2010 le sous-titrage pour sourds et malentendants de tous les programmes sur les chaînes hertziennes.

2003

Les laboratoires de sous-titrage font du sous-titrage pour sourds et malentendants et forment les traducteurs pendant leurs stages.

Sourds et malentendants ou « sourd-titrage »

un nombre croissant de traducteurs se tournent vers le sous-titrage sourds et malentendants qui n’est pas de la traduction.

2007

Le tarif a baissé de 50 % par rapport à 2003

2008

Le secteur du sous-titrage « sourds et malentendants » est bouché.

Le tarif a baissé de 47 à 57 % par rapport à 2003

Le sous-titrage sourds et malentendants est de plus en plus souvent rémunéré en droits d’auteur et non en salaires, comme il le devrait.

Novembre : ouverture d’une structure « sourds et malentendants » au Maroc.

Bibliographie

ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) et SFT (Société française des traducteurs), « Traduction automatique au ministère de la Culture » : http://www.atlf.org/Traduction-automatique-au.html

LECLERCQ, Vanessa (2009), « La traduction : un enjeu majeur pour les entreprises britanniques au XXIe siècle ?», communication au colloque « Aires linguistiques », Nanterre, novembre 2008 .

LE MONDE, 16 octobre 2008, « En France, le marché du dvd continue sa dégringolade » : http://www.lemonde.fr/technologies/article/2008/10/16/en-france-le-marche-du-dvd-continue-sa-degringolade_1107704_651865.html

Observatoire des formations aux métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (2008), Répertoire des formations, http://www.profession-traducteur.net/etudiant/Accueil_principal.htm

Pickford, Susan (2009), « La traduction littéraire en Europe : une pratique professionnelle », communication au colloque « Aires linguistiques », Nanterre, novembre 2008 .

SFT (Société française des traducteurs) (2008), Chiffres clefs de la traduction – panorama de la traduction professionnelle, http://www.sft.fr/page.php?P=fo/public/menu/gestion_front/index&id=144

Trad’Online (2008), Filière française de la traduction, Enquête auprès des traducteurs indépendants, Résultats. Disponible à l’adresse : http://www.tradonline.fr/surveys/resultats-enquete-et-synthese-traducteurs-TradOnline-KDZID.pdf

Translatio – Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Sapiro, Gisèle (sous la direction de), Paris, CNRS Éditions, 427 pages.

Remerciements chaleureux à Serge Buj et Sylvestre Meininger pour leurs commentaires et suggestions.


[2] De nombreux diplômés de l’ESIT se dirigent depuis longtemps vers la traduction audiovisuelle. (Dans une enquête récente de l’AAE-ESIT, Association des anciens élèves de l’Esit, 102 anciens étudiants sur 843 indiquent l’audiovisuel dans leurs spécialités). Contrairement aux autres formations, celle-ci s’adresserait aux traducteurs déjà diplômés dans d’autres secteurs de la traduction.

[4] Plusieurs laboratoires viennent d’annoncer une baisse pour 2009, l’un pour des programmes traduits en voice-over, les autres pour du sourds et malentendants.

[5] Pour les chiffres d’affaire et les résultats nets des entreprises, consulter le site http://www.lexpansion.com/economie/classement/

[6] Son nom apparaît (mais pas toujours) en fin de générique de fin, parfois il n’est pas mentionné.

[7] L’ATLF et la SFT se sont livrés à un exercice de traduction automatique pour répondre au Ministère de la Culture qui avait lancé un appel d’offres pour la traduction automatique en huit langues des sites internet du Ministère. http://www.atlf.org/Traduction-automatique-au.html

[8] En 2003, les traducteurs travaillant pour le laboratoire SDI refusent une nouvelle baisse des tarifs et cessent le travail du jour au lendemain. SDI ferme son bureau en France. Les traducteurs restent en contact et créent l’ATAA en 2006.

[9] Site de l’ATAA : http://www.traducteurs-av.org/

Objectifs de cette association :

- Fédérer les traducteurs audiovisuels.

- Devenir un interlocuteur représentatif et légitime face aux institutions (Universités, Sacem, Scam, Agessa).

- Valoriser le métier et instaurer un dialogue avec tous les acteurs concernés (prestataires techniques, distributeurs, chaînes de télévision) pour promouvoir la qualité des traductions et sensibiliser le grand public.

[10] Voir Observatoire des formations aux métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia, http://www.profession-traducteur.net/etudiant/Accueil_principal.htm, même si la liste des formations prises en compte par ce site n’est pas totalement exhaustive à l’heure où nous écrivons ces lignes, la déclaration dépendant de la volonté et du degré d’information des formations.

[11] Par Nathalie Gormezano.

[12] Il semble que l’expérience soit à nouveau tentée dans le doublage (en CDI) avec des jeunes traducteurs fraîchement diplômés.

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