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Comment doubler un film multilingue ? La traduction des noms propres dans le documentaire de voyage
2010 02
sept

Jamie Stokes est anglais, il vit en Pologne et il aime le cinéma. Ne parlant pas couramment le polonais, il a, souvent pour son malheur, un besoin absolu de sous-titrage pour regarder et comprendre les films. En janvier dernier, il s’est plaint sur un blog de la piètre qualité des sous-titres du film Dom Zly (The Bad House ou The Dark House) de Wojciech Smarzowski. Gêné et déçu une fois de plus, Jamie a adressé à Film It, la société de production, un courrier mentionnant une quinzaine d’erreurs sur les 150 environ qu’il avait relevées. Nous en avons sélectionné cinq ci-dessous pour lesquels nous tentons de donner un équivalent français.



good with mechanics

« He’s good with mechanics » au lieu de « He’s good with machines » (« Il sait y faire avec les mécaniciens » à la place de « Il sait y faire avec les machines »).



bull's eye

« Because you hit the bull’s eye as far as article assortments go ». Là, l’énigme reste entière. Hasardons-nous toutefois à une traduction : « Parce que tu as mis dans le mille en ce qui concerne la collection d’articles. » Si vous parlez polonais et si vous avez vu ce film ou si, en lisant cette phrase, vous faites le rapprochement avec une expression polonaise traduite mot à mot, n’hésitez pas à nous contacter.



emblazonments

« He wanted to stop emblazonments » (« Il voulait faire cesser les blasonnements »). En héraldique, le blasonnement, dans son sens le plus fréquent, est l’action de lire ou déchiffrer des armoiries. La personne qui a fait les sous-titres, a peut-être cherché en vain le mot « embezzlements » qui signifie « malversations » et du coup, le sous-titre pourrait signifier (mais rien n’est moins sûr) : « Il voulait faire cesser les malversations. »



dephlegmator

« Dephlegmator! » : « déflegmateur » ? Là encore, nous renouvelons notre appel aux locuteurs du polonais !



vouched

« You vouched that the dog knocked down the crate to the ground » (« Tu t’es porté garant que le chien avait fait tomber la caisse par terre »). Il est vrai que « jurer » (« swore ») serait peut-être plus approprié. « Vouch » ne se dit pas dans ce cas et il se construit avec « for » de toute façon. C’est une erreur que ne ferait jamais un traducteur anglophone.


Par retour de courrier, la production de Dom Zly a bredouillé quelques explications piteuses telles que le manque de temps ou la difficulté du vocabulaire, mais elle a juré ses grands dieux que la traduction avait été relue par des anglophones. Au vu des multiples erreurs de grammaire, il est permis d’en douter. Il est probable que ce courrier ne fera pas changer la situation mais l’article a attiré de nombreux commentaires sur le blog. Il existe des spectateurs mécontents et ils ne sont pas seuls à pester dans leur coin, en Pologne ou ailleurs dans le monde.

Au-delà de l’anecdote, cet article a le mérite de soulever plusieurs questions : pourquoi fait-on sous-titrer les films ? La réponse qui vient spontanément à l’esprit est que la traduction sous-titrée permet de faire comprendre le sens d’un film à un public étranger. Pourtant dans le cas de Dom Zly, personne n’a compris les sous-titres, qui au lieu d’aider à la compréhension, ont provoqué des ricanements et détourné l’attention du public. En outre, il était indispensable de parler le polonais pour comprendre les sous-titres anglais.

Se peut-il qu’il existe une autre réponse à cette question ? Les films à moyen ou petit budget, dont les droits n’ont pas encore été vendus à des distributeurs étrangers, commencent souvent leur carrière dans les festivals. Lors du dépôt de candidature auprès d’un comité de sélection, le sous-titrage est souvent un prérequis. Le producteur ou le vendeur international, ignorant si le film sera distribué, rechigne souvent à engager des frais supplémentaires dans des travaux qu’il estime accessoires, à un stade où le budget est peut-être déjà dépassé. C’est pourquoi il opte souvent pour une fausse bonne idée : confier la traduction à une vague connaissance cinéphile dont la qualité principale est de travailler gratuitement ou presque mais qui n’est ni traducteur ni locuteur de la langue vers laquelle il traduit. C’est alors que d’autres questions surgissent naturellement : que pensent les comités de sélection des festivals et plus tard, le public, de ce travail ? Se plaignent-ils ? Enfin, une mauvaise traduction joue-t-elle sur le palmarès d’un festival ? Sans doute.

En mai 2010, le film coréen Ha Ha Ha de Hong Sang Soo a reçu le prix de la sélection « Un Certain Regard » du Festival de Cannes alors même que les sous-titres français en sont absolument incompréhensibles. On peut légitimement se demander si les sélectionneurs, et le jury après eux, ont remarqué qu’il y avait un problème. Peut-être ont-ils trouvé que les sous-titres, à mi-chemin entre le coréen et le français, truffés de coquilles et de fautes de français, ajoutaient à la drôlerie de cette comédie ? Ou peut-être plus certainement se sont-ils « rabattus » sur les sous-titres anglais» du film qui semblaient plus cohérents.

Hong Sang Soo, réalisateur et scénariste de Ha Ha Ha, sait-il que le public cannois a ricané en lisant les sous-titres français de son film ? Sait-il que des spectateurs, dont certains étaient des acheteurs potentiels, sont même sortis parce qu’ils ne comprenaient pas le film ? Si oui, s’en est-il plaint ? Et ceci amène une dernière série de questions. Pourquoi les auteurs d’un film ne sont-ils jamais sollicités pour l’étape de la traduction ? Y a-t-il d’autres étapes de la post-production qu’ils ne suivent pas ?

Depuis longtemps, les sous-titrages des films à petit ou moyen budget sont sacrifiés, et les progrès technologiques de ces dernières années tendent à accélérer et aggraver le processus, tout un chacun pouvant bricoler des sous-titres sur son ordinateur sans aucune compétence en la matière. C’est pourquoi les représentants des organisations professionnelles de traducteurs de l’audiovisuel et bien sûr, les traducteurs à titre individuel, chaque fois qu’ils le peuvent, doivent réagir et entreprendre un travail de pédagogie auprès des professionnels du cinéma afin de les sensibiliser à l’importance de la traduction.

Tout le monde y gagnerait ! Les producteurs se rendraient compte qu’il vaut mieux prévoir le coût de traduction en amont dans leurs budgets pour qu’elle ne soit plus la mauvaise surprise venant s’ajouter à la liste des dépassements de budget. La traduction constitue une dépense minime au regard du coût d’un film, même à petit budget. (A titre d’exemple, Dom Zly a coûté environ 1 million de dollars (source) ; un sous-titrage de qualité aurait coûté environ 3 000 euros en France soit quelque 0,3 % du budget total). Si le film est bien traduit, il a de meilleures chances d’être compris, apprécié, et donc acheté, par un distributeur local, le public le comprendra mieux et le bouche-à-oreille sera plus positif. En ce qui concerne les réalisateurs, nous savons que chaque fois qu’ils le peuvent, ils sont ravis de pouvoir travailler avec les traducteurs de leurs œuvres. Le lien direct avec l’auteur original permet de dissiper doutes et ambiguïtés et d’assurer le passage d’une langue à l’autre dans le respect du public, de l’œuvre et de son auteur. Nous sommes certains enfin que les membres des comités de sélection de festivals seraient eux, absolument ravis d’avoir des traductions professionnelles et donc fiables, pour visionner les films qu’ils sélectionnent.

Dans le souci d’accompagner les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel qui sont amenés à commander des sous-titrages et des doublages, l’Ataa publiera prochainement une brochure de conseils à vocation pédagogique.

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