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Pierre Assouline invité à la prochaine Matinale de la SFT La « Charte des bons usages » est en ligne
2011 28
juin

Pierre Assouline et Chris Durban

Pierre Assouline et Chris Durban

Le blog de l’Ataa annonçait la semaine dernière la venue de Pierre Assouline à la Matinale de la SFT organisée samedi 25 juin. Eh bien ce fut passionnant !

Après une courte introduction par Chris Durban, Pierre Assouline a présenté en détail le rapport qu’il a réalisé pour le Centre national du livre. Son intervention de près de deux heures a été suivie d’une série de questions de l’assistance.


Genèse et publication

Commandé par le CNL en 2009 (sous la présidence de Benoît Yvert, lequel a depuis cédé la place à Jean-François Colosimo), ce document est désormais prêt à être rendu public (sous forme électronique et papier) dès cette semaine. Le CNL a tenu à le publier lui-même par souci d’indépendance et les adhérents de la SFT et de l’ATLF, ainsi que les acteurs du monde de l’édition, en recevront chacun un exemplaire.

La raison d’être de ce rapport est l’absence de dialogue qui caractérise les relations entre traducteurs littéraires et éditeurs depuis… 1993, année de la signature du Code des usages de la traduction. Après un si long silence, il semblait nécessaire de mettre à plat les problèmes et sujets de tension afin d’envisager de renouer sereinement le dialogue. Objectif atteint, puisque le Syndicat national de l’édition (SNE) a accepté, suite à la demande que lui a addressée Pierre Assouline à l’occasion du Salon du Livre, de rencontrer les syndicats et les associations représentatives des traducteurs dès la rentrée 2011 sous l’égide du CNL.

Pierre Assouline présente son travail comme une « enquête », au sens journalistique du terme, et rappelle les aspects qu’il ne traite pas : le marché de la traduction pragmatique/technique (ajoutons : le marché de la traduction audiovisuelle, cela va de soi), l’extraduction (c’est-à-dire la traduction du français vers d’autres langues) et la traductologie. Intitulé « La condition du traducteur », le rapport aborde d’une part les conditions matérielles, économiques et sociales entourant l’exercice du métier de traducteur d’édition, et d’autre part les conditions que devraient poser les traducteurs dans le rapport de force qui les confronte aux éditeurs. L’auteur a recueilli la parole des traducteurs et des éditeurs, mais a aussi étendu son étude aux formations à la traduction littéraire ou encore aux procédures judiciaires qui opposent les traducteurs à leurs commanditaires.



État des lieux

Les quelques membres de l’Ataa présents dans l’assistance n’ont pu qu’être frappés par les parallèles flagrants entre la condition du traducteur d’édition et celle de son confrère de l’audiovisuel. Sans déflorer le contenu de l’étude, on peut ici les passer en revue rapidement.

Un paradoxe, tout d’abord : traducteurs d’édition et traducteurs de l’audiovisuel exercent des métiers précaires et connaissent depuis longtemps une dégradation de leurs conditions de travail. Et pourtant, leur condition est plutôt meilleure en France que dans bon nombre de pays d’Europe ou qu’aux États-Unis. Au moins la traduction est-elle encore un métier, dans notre pays ; et si on en vit rarement grassement, il est encore possible d’en faire son activité principale. Rappelons qu’en matière d’édition, la France est le premier pays traducteur (13% de toutes les traductions littéraires effectuées dans le monde le sont en France ; 18% des ouvrages publiés en France sont des traductions, contre 3% aux États-Unis).

L’absence de dialogue entre les traducteurs de l’édition et leurs commanditaires, évoquée plus haut, rappelle aussi la situation qui a longtemps régné dans l’audiovisuel. On ne peut que se réjouir des réunions tripartites (traducteurs, prestataires de postproduction, commanditaires) qui ont lieu depuis 2008 sous l’égide du CNC et ont permis d’aboutir à une Charte des bons usages en cours de signature par les parties prenantes à ces négociations.

La multiplication des formations à la traduction littéraire et la surreprésentation des anglicistes sont des phénomènes que l’on constate également dans le secteur audiovisuel. Avec les mêmes effets : professionnalisation, certes, mais aussi dégradation des conditions de travail et notamment des tarifs pour les traducteurs de langues très courantes… Alors que les éditeurs doivent parfois aller chercher des professionnels hors de France pour traduire des langues rares. Pierre Assouline suggère dans ce domaine un travail de fédération des formations (elles sont d’ores et déjà regroupées dans l’AFFUMT, Association française des formations universitaires aux métiers de la traduction) qui permettrait de mieux adapter l’offre de formation aux besoins réels en traduction. Pourquoi ne pas initier un mouvement comparable entre les formations à la traduction audiovisuelle ?

Traditionnel nerf de la guerre, la question de la rémunération des traducteurs se pose dans des termes assez comparables dans l’édition et dans l’audiovisuel : stagnation des tarifs « de référence » depuis près de 20 ans (en dépit de la hausse du coût de la vie), évolutions techniques non prises en compte dans le calcul des rémunérations (passage du feuillet « papier » à la tranche de 1 500 signes dans l’édition ; passage de prestations d’adaptation seule à des prestations « tout compris » repérage + adaptation en sous-titrage), etc.

Côté « abus », les reproches exprimés à l’encontre de certains éditeurs font aussi écho à des problèmes rencontrés dans la traduction audiovisuelle : contrats abusifs et réécritures effectuées sans l’aval du traducteur, par exemple. L’obligation légale de faire figurer le nom du traducteur-auteur sur son œuvre (couverture de livre, générique de film) n’est pas systématiquement respectée : à quand un monde où les éditeurs de livres et de DVD indiqueraient systématiquement, sur leurs sites ou dans leurs catalogues, le nom de l’auteur qui a signé la traduction ou l’adaptation de l’œuvre ?

Enfin la question du manque de reconnaissance de nos métiers nous est également commune. S’il est permis de penser que les traducteurs, d’une manière générale, font parfois preuve d’une trop grande discrétion, il faut bien reconnaître que les médias, notamment, ne les aident pas. Pourquoi ne pas inviter le traducteur à s’exprimer dans les émissions spécialisées à l’occasion de la parution d’une œuvre (littéraire ou audiovisuelle) qu’il a traduite, par exemple ? Comment peut-on s’extasier sur le style extraordinaire de tel ou tel roman étranger sans prendre la peine de mentionner que c’est aussi le talent du traducteur qui fait le sel de l’œuvre en langue française ? Et, ajoutons : comment peut-on s’enflammer pour un film étranger en oubliant que c’est aussi grâce au travail des auteurs de sous-titres et de doublage que l’œuvre peut trouver son public ? Pierre Assouline va jusqu’à plaider pour un statut de « co-auteur » pour le traducteur d’œuvres littéraires et recommande en tout cas que le nom du traducteur figure systématiquement sur la couverture des livres.


Et maintenant ?

Comme l’indiquait l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) sur son site il y a quelque temps, Pierre Assouline « semble avoir fait un travail remarquable », et il est à espérer que son enquête aura des effets bénéfiques sur les relations entre les traducteurs de l’édition et leurs commanditaires.

À l’issue de sa présentation, on ne peut s’empêcher de penser que la traduction audiovisuelle aurait bien besoin, elle aussi, d’un état des lieux réalisé par une personnalité indépendante et compétente. Le CNC, pendant du CNL en matière de cinéma et d’audiovisuel, pourrait-il commissionner un tel rapport ? Qui pourrait le réaliser ? Autant de questions qui méritent d’être étudiées sérieusement.



Ajout du 30 juin 2011 : le rapport de Pierre Assouline est désormais consultable en .pdf sur le site du CNL. Rendez-vous sur cette page pour le télécharger, ainsi que son annexe : http://www.centrenationaldulivre.fr/?Publication-du-rapport-de-Pierre


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