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2018 22
fév

Netflix 2

La société Lylo, qui œuvre dans le domaine de la post-production audiovisuelle, cherche actuellement des adaptateurs de doublage pour les aider à relever un « défi » lancé par Netflix. La proposition reçue par quelques auteur(e)s se présente en ces termes (par amour de la VO, nous laissons les fautes) :

« Nous avons été contacté par Netflix pour participer a une sorte d’exercice qui consiste à leur fournir en un temps record une « adaptation » d’un telefilm de 90 min, en sachant qu’il nous fournisse une traduction française.

Alors tiens toi bien le temps record est 5 jours !! Tadam !

Donc notre idée pour relever le défi serait de repartir l’adaptation entre 3 auteurs en 3 jours et le 4ème jour de confier à un autre auteur de faire une relecture / harmonisation de l’ensemble et de finir la journée avec une simulation en présence d’un comédien ou DA. »

Arrêtons-nous sur cette formulation : « nous avons été contactés par Netflix pour participer à une sorte d’exercice qui consiste à leur fournir en un temps record une « adaptation » d’un téléfilm de 90 min ». L’exercice en question ressemble fort à une offre de contrat d’adaptation, en urgence de surcroît. Puis, on précise le délai : 5 jours pour adapter 90 minutes. Heureusement qu’on se cramponnait, en effet, sans quoi beaucoup seraient tombés de leur chaise. Rappelons que les organisations professionnelles recommandent pour l’écriture du doublage d’une fiction de 100 minutes un délai de 2 à 3 semaines. Mais qu’à cela ne tienne : chez Lylo, on n’a pas de délais professionnels, mais on a des idées : pour livrer le travail dans les temps, il suffit de saucissonner l’œuvre et de répartir le travail entre trois adaptateurs, puis de demander à un quatrième (plutôt qu’à un des trois premiers, histoire de faire une encore plus belle bouillie) d’harmoniser en une journée 90 minutes de vidéo. Malin ! Cependant, même avec ce découpage, le rythme de travail demandé n’est en rien réaliste, d’autant que cette société ne fournit pas de détection et que les adaptateurs devront également réaliser cette tâche, toujours en un temps record.

Quelle qualité peut-on espérer dès lors ? Car, au-delà des conditions de travail des adaptateurs, on est en droit de se poser la question du respect de l’œuvre adaptée. Les conditions d’enregistrement seront-elles à l’avenant ? Enregistré-monté-mixé en trois jours, alors qu’il en faudrait une dizaine ? S’agit-il d’un « test », comme on peut penser que l’était le doublage catastrophique de Dumbbells en 2016, qui avait valu tant de moqueries à Netflix ? Le mastodonte cherche-t-il à savoir comment, et avec la collaboration de quels prestataires, il peut casser un savoir-faire français mondialement reconnu afin de faire des économies de bout de chandelle ?

Une chose est sûre, dans ces conditions, c’est bien une « adaptation » que l’on obtiendra et les guillemets employés dans l’offre de Lylo prennent tout leur sens. On peut même penser qu’elle sera dans un français de grande « qualité », sans « aucun » contresens, et probablement « synchrone ».

Netflix a dépensé 6 milliards de dollars en 2017 en achat de contenus et en productions originales. Ce montant devrait passer à 8 milliards en 2018. On peut se demander quel business model fait croire à cette société qu’elle doit ensuite massacrer ses propres investissements en les adaptant dans des conditions totalement non-professionnelles. L’adaptation vers le français, en doublage comme en sous-titrage, est le filtre par lequel doivent passer les efforts financiers et créatifs engagés dans l’œuvre originale. Les traductrices et les traducteurs possèdent le savoir-faire nécessaire à la transmission et à la mise en valeur de ces œuvres. Avec ce genre d’offres, le laboratoire et le commanditaire participent à la destruction de valeur des œuvres et de nos métiers (dont ils vivent, pourtant), et se moquent ouvertement du téléspectateur.

Lylo

2018 21
fév

Entretien avec Estelle Renard, membre du Snac (groupement Doublage/Sous-Titrage) et de l’Ataa, secrétaire de la Fédération européenne des traducteurs de l’audiovisuel (AVTE), paru dans le Bulletin 132 du SNAC, de janvier 2018.

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Les auteurs de Doublage/Sous-Titrage ont décidé d’une revalorisation de 5 % des rémunérations recommandées à compter du 1er janvier 2018. Le Snac a écrit aux laboratoires, aux chaînes de télévision et aux distributeurs pour les informer de cette évolution, en précisant qu’il n’y a pas eu de modification depuis 5 ans et que dans le même temps, les charges des auteurs ont augmenté de plus de 9 %.

Bulletin des Auteurs – Que pouvez-vous nous dire des nouveaux recommandés pour le Doublage/Sous-Titrage ?

Estelle Renard – Chaque fois que les tarifs sont revalorisés, la même discussion revient : « Ces tarifs recommandés sont irréalistes », « Ne vaudrait-il pas mieux les diviser par deux, trois, voire quatre, pour être plus proche de ce qui se pratique ? » « Mes clients vont éclater de rire si je leur présente ces tarifs ! » Et l’argument est tout à fait légitime, car les tarifs Télévision-Vidéo, par exemple, ne sont jamais appliqués, ou à de très rares exceptions. Je vais parler du voice-over, qui est ma discipline principale. Ce domaine n’a pas connu le même effondrement que le sous-titrage, mais nous subissons une très forte pression tarifaire. Aujourd’hui, les tarifs pratiqués sont souvent deux fois inférieurs à celui recommandé par le Snac. Pire, le tarif du Snac paraît déconnecté d’une certaine réalité. Un grand nombre d’auteurs n’ont pas l’habitude du tarif au feuillet. Leurs clients ne le pratiquent pas. Parfois même, ils n’en ont jamais entendu parler. Ces auteurs ne connaissent que le tarif à la minute ou au forfait. Pour donner un exemple, quand un jeune qui sort de Master II se voit proposer un forfait de 320 euros pour un documentaire de 48 minutes, quel moyen a-t-il de se rendre compte, s’il se réfère aux tarifs du Snac, que ce n’est pas acceptable ? Il peut faire une conversion savante qui consiste à calculer le nombre de feuillets à partir du relevé qu’on lui a fourni, si toutefois il peut consulter ce relevé avant d’accepter ou de refuser, ce qui n’est pas toujours possible. Je vous épargne le calcul en question, mais pour peu que le projet qu’on veut lui confier soit bavard, ce qui est souvent le cas pour les documentaires dits « de flux », on peut tomber à 12 euros du feuillet, soit trois fois moins que le tarif recommandé par le Snac. Et quand on parle du sous-titrage, c’est encore pire. Les écarts entre le tarif Télévision-Vidéo recommandé par le Snac et les tarifs proposés sur le marché sont bien plus spectaculaires.

- Doit-on dire que ces tarifs sont inutiles ?
- C’est ce que je pensais en tout cas quand j’ai adhéré au Snac, il y a une quinzaine d’années. Et je dois dire que c’est même pour cela, pour changer cela, dans une certaine mesure, que j’ai adhéré. Avec d’autres confrères de ma génération, nous sommes arrivés avec en tête l’idée de dépoussiérer la vieille maison, qui était dominée, nous semblait-il, par des auteurs qui n’avaient pas conscience des réalités du marché et ne représentaient pas les intérêts de la « masse », dont nous faisions partie. Car c’est un autre inconvénient de ces tarifs : ils créent des castes. Ils donnent l’impression qu’il y a, au sommet de l’échelle, une aristocratie qui touche 4,3 euros du sous-titre pour le cinéma, tout en bas, la plèbe qui se voit proposer la même somme mais pour une minute de film, soit potentiellement 15 à 18 sous-titres, et au milieu, une masse d’auteurs qui s’estiment heureux quand ils obtiennent la moitié du tarif recommandé par le Snac pour l’exploitation télévisuelle.

- À vous entendre, les tarifs recommandés par le Snac seraient même contre-productifs !
- J’ai exposé tous ces arguments pour donner la mesure du débat qui agite les traducteurs de l’audiovisuel. Les auteurs qui ne sont pas membres du Snac ou ne viennent pas aux réunions ne comprennent pas la logique de ces tarifs. Et c’est terrible, parce que, du coup, leur publication entraîne toujours des critiques et des reproches, notamment sur les réseaux sociaux, et va même jusqu’à ôter toute légimité au Snac aux yeux de certains. Pour ma part, ça va paraître paradoxal, mais je suis d’accord avec leurs arguments. Seulement, on peut en tirer d’autres conclusions.

- Il faut conserver cette grille ?
- D’abord, tout le monde est à peu près d’accord pour dire qu’il faut conserver les tarifs cinéma, parce qu’ils sont respectés la plupart du temps. C’est un point important.
Ensuite, il y a deux arguments principaux contre les tarifs recommandés pour le sous-titrage et la voice-over : des unités de mesure (le feuillet, le sous-titre) qui seraient dépassées et des tarifs trop élevés. Nos clients s’expriment souvent en tarif à la minute parce qu’ils y ont un intérêt : c’est beaucoup plus pratique pour faire un devis et maîtriser les coûts. En revanche, pour nous, il est injuste, parce qu’il est toujours préférable d’être rémunéré en fonction de la charge de travail, et puis nous ne traduisons pas des minutes, mais des mots. Ça peut paraître anodin, peut-être grandiloquent, mais c’est crucial. C’est ce que j’ai appris, notamment grâce aux discussions enflammées que nous avons si souvent eues au Snac, et j’en suis reconnaissante à ces « vieux » auteurs auxquels je rends hommage aujourd’hui. Le tarif à la minute nous oblige à penser en termes de débit, de productivité, il nous fait perdre le lien avec l’essence de notre métier d’auteur. Donc il est capital de ne pas nous plier à cette habitude qu’ont prise nos clients si on veut défendre nos intérêts économiques et notre statut, pour ne pas perdre notre âme. Le Snac, c’est un peu le gardien de notre âme d’auteur !

- Mais est-ce qu’il serait possible de recommander des tarifs moins élevés qui mettraient tout le monde d’accord ?
- Des tarifs, sans doute que non, en tout cas on a essayé et on n’a jamais réussi. Le problème est insoluble. On nuit forcément à certains en aidant les autres. Il faut prendre le problème autrement. Ces tarifs peuvent paraître disproportionnés, mais justement, ils mettent en lumière l’effondrement de nos tarifs, et le fait qu’il faut travailler de plus en plus vite pour conserver un niveau et une qualité de vie acceptables. Et rien que pour ça, pour leur valeur pédagogique, il faut les garder. Ils nous rappellent aussi que nous occupons une place irremplaçable, dans la chaîne de postproduction. Dans cette période de crise perpétuelle, tout ne se résume pas seulement au manque d’argent, mais aussi au rapport de forces. Les comédiens, très soudés professionnellement, ont eu beaucoup moins de mal à conserver leurs tarifs. Ceux qui ont perdu, c’est ceux qui n’étaient pas organisés…

- Vous parliez de prendre le problème autrement.
- Aujourd’hui, nous travaillons sur des « produits » très formatés : un documentaire compte 43 à 52 minutes, un film 90 minutes, un épisode de série 26 ou 45 minutes. Il faut rattacher ces durées à un temps de travail incompressible. Par exemple, pour traduire un documentaire, on s’accorde à dire qu’il faut une semaine ouvrée. Un temps qui inclut tout ce qu’un traducteur indépendant doit faire en plus de son travail : chercher de nouveaux clients, faire sa comptabilité, se compter des vacances, etc. Et là, on se rend tout de suite compte que si la traduction d’un documentaire est payée 320 euros brut, il va être très difficile de vivre de ce métier. On peut continuer de la même façon pour les autres disciplines : deux semaines pour sous-titrer un film de 90 minutes, trois pour en écrire le doublage. C’est une bonne solution aussi pour parler aux pouvoirs publics, à qui tous ces tarifs ne disent absolument rien sans ces estimations de durée. L’Ataa a déjà donné des recommandations semblables dans sa brochure à l’attention de nos clients et commanditaires. Et ses représentants français ont réussi à l’inclure sur le site de la Fédération européenne des traducteurs de l’audiovisuel (AVTE), ce qui était loin d’être gagné, parce que, même dans les pays nordiques, les tarifs sont si terriblement bas que personne ne peut prendre plus de deux jours pour traduire un documentaire ! Nous pourrions aussi les ajouter à la suite des tarifs recommandés.

Tout ce que je dis ici, c’est le fruit de discussions et mon opinion peut changer à la suite d’autres débats. Mais pour cela, il faut que tous ceux qui ont quelque chose à dire, et quand on est sur les réseaux sociaux, il semble que beaucoup de gens aient beaucoup de choses à dire, viennent aux réunions, exposent leur point de vue, écoutent les arguments des autres. Il est indispensable que nos réunions attirent toujours plus de monde.