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2014 23
mai

Le paysage audiovisuel français a reçu dernièrement deux coups de semonce. Comment, vous n’êtes pas au courant ? Ce cher monsieur PAF serait souffrant, fiévreux, à l’agonie, peut-être, et on ne vous aurait rien dit ? C’est que pour l’instant, ça ne se voit pas. D’ailleurs, le malade n’a rien senti. Il marche et fait le beau comme si de rien n’était. Ça, c’est moins rassurant.

C’est que le mal vient par les extrémités, il touche pour l’instant le bout de la chaîne, la post-production. Et en premier, ceux qui sont tout au bout du bout de la chaîne. Les traducteurs, par exemple.

Le Festival de Cannes et TV5 Monde sont deux des plus beaux habits de notre PAF. Ils portent haut et fort la voix de la culture française dans ce qu’elle a de meilleur et de plus noble : l’ouverture au monde, l’échange, l’ardente défense de l’exception culturelle, c’est-à-dire, rappelons-le, l’idée que ce qui relève de la culture ne devrait pas être soumis aux lois du marché.

Mais que s’est-il donc passé ? Une peccadille. Les traducteurs qui œuvrent régulièrement pour ces deux institutions se sont vus signifier qu’on pouvait désormais se passer de leur travail. Pas de leur personne, mais bien de leur travail. Car lorsqu’on divise la rémunération d’un professionnel confirmé par quatre ou cinq, comme veulent le faire les prestataires de sous-titrage du Festival de Cannes, ou par deux, dans le cas de ceux de TV5 Monde, jusqu’à la réduire à une portion tellement congrue que votre ado de 15 ans n’en voudrait même pas comme argent de poche, on dit bien que son activité ne mérite pas salaire, et donc qu’elle est accessoire.

« Révéler et mettre en valeur des œuvres pour servir l’évolution du cinéma, favoriser le développement de l’industrie du film dans le monde et célébrer le 7e art à l’international » c’est la vocation du Festival de Cannes. Mais comment révéler une œuvre, comment juger de sa richesse et de sa complexité quand les producteurs, les distributeurs ou les vendeurs internationaux présentent des films traduits au rabais ?

« TV5 MONDE revendique des contenus universels, porteurs de sens et de valeurs humanistes, et privilégie la qualité, l’innovation, la découverte dans le choix et la conception de ses programmes », dit le site de la chaîne. Devra-t-elle bientôt ajouter : « En revanche, la qualité des sous-titres qui permettent de transmettre ces contenus ne nous concerne pas » ? C’est une possibilité.

Notre PAF a avalé la mauvaise potion, celle de la concurrence déchaînée. A présent, d’inquiétants symptômes apparaissent, tout son corps est secoué de soubresauts. Chacun tâche de se sauver en sacrifiant plus petit ou plus faible que lui. En réalité, il supprime ce faisant un maillon essentiel de la chaîne. Pris à la gorge, les prestataires techniques n’ont d’autre choix que de s’entretuer pour survivre et ils naviguent à vue, coupant ce qu’ils peuvent couper. Les sociétés emblématiques telles que Titra ou LVT/CMC vacillent. Elles licencient à tour de bras, perdant ainsi leurs meilleurs éléments et tout leur savoir-faire. D’autres, comme LTC, ont déjà mordu la poussière.

La gangrène n’est visible qu’aux extrémités, mais le cœur est déjà atteint. En vérité, la guerre destructrice que se livrent les laboratoires de post-production menace en ce moment même de faire une nouvelle victime, et non des moindres, la raison d’être du Festival de Cannes et de TV5 Monde.

Allô, docteur ? J’ai mal à mon rayonnement culturel !


Qui sont donc les petits bonshommes écrabouillés sous les labos ?

Qui sont donc les petits bonshommes écrabouillés sous les labos ?

2014 02
mai

Suite à un article publié dans le numéro d’avril du journal Le Monde diplomatique, intitulé « Sous-titrage en série » et qui faisait l’éloge du fansubbing, l’ATAA et le SNAC ont joint leurs efforts afin d’envoyer une réponse à la rédaction, publiée dans son intégralité ci-dessous.
Les parties en gras ont été publiées en tête du courrier des lecteurs du Monde diplomatique de mai, en kiosques depuis fin avril.

L’ATAA (Association des traducteurs-adaptateurs de l’audiovisuel) et le SNAC (Syndicat national des auteurs et des compositeurs) souhaitent réagir à la parution de l’article « Sous-titrage en série », rédigé par Mélanie Bourdaa et Mona Chollet, dans votre numéro d’avril 2014.

Le titre même de cet article est révélateur de son esprit. Il fait référence à un travail à la chaîne, alors que l’écriture d’une adaptation est un travail d’auteur.

Les rédactrices de ce texte décrivent de façon élogieuse la pratique du « fansubbing », dont l’appellation recommandée au Journal officiel est « sous-titrage sauvage ». Cet article ne nous surprend pas. Il est le plus récent de plusieurs textes publiés ces dernières années dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, généraliste ou spécialisée cinéma, témoignant d’un engouement, voire d’une fascination, de la recherche universitaire pour l’activité des fansubbers. Les auteurs de cet article ont le mérite d’indiquer que « ce travail […] n’est pas toujours apprécié des professionnels », sans toutefois permettre à ces professionnels de s’exprimer sur le sujet. Le seul point de vue en la matière fourni par l’article est celui des amateurs eux-mêmes, qui ajoutent leurs propres éloges à ceux des rédactrices. Il nous semble que par souci d’équilibre, vos lecteurs pourraient maintenant apprécier que les traducteurs reviennent sur un certain nombre des faits exposés dans cet article.

Le « sous-titrage sauvage » est illégal. Ce point est trop rapidement évacué dans l’article. Le Code de la Propriété Intellectuelle interdit la diffusion de toute traduction effectuée sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit (article L 122-4). Pour une publication dans un journal comme Le Monde diplomatique, il nous semble nécessaire que les informations soient claires. En effet, les signataires de l’article auraient pu préciser que pour cette pratique illicite, les contrevenants encourent des peines. Il s’agit du délit de contrefaçon (articles L.335-1 et suivants, passible de 2 ans de prison et de 300 000 € d’amende). Il est également regrettable de faire la promotion de sites illicites et des logiciels concernés, en les accompagnant d’un mode d’emploi technique facilitant le téléchargement illégal des œuvres audiovisuelles.

Le sous-titrage est un métier pratiqué par des traducteurs ayant la statut de créateurs d’œuvres de l’esprit, le plus souvent détenteurs d’un Master professionnel en traduction, et qui sont aussi des sériephiles et des passionnés. L’article publié ne prend pas la peine de décrire le travail des professionnels, comme si le mode de fonctionnement des fansubbers était la norme. Or faire croire que n’importe qui peut sous-titrer un épisode de série de façon satisfaisante, sans connaissances professionnelles et au mépris des règles de l’art, a clairement pour conséquence de dévaloriser cette profession, aux yeux des donneurs d’ordre comme de l’opinion publique.

Un vrai sous-titrage suit des normes et une méthodologie qui sont le fruit de quatre-vingts années de réflexion et d’études (notamment : deux lignes maximum de 36 ou 37 caractères chacune, un temps de lecture suffisant, soit 12 à 15 caractères par seconde d’apparition du sous-titre, pas plus). Il faut savoir intégrer aux sous-titres, de façon lisible, toutes les informations nécessaires à la compréhension des dialogues et du contexte culturel, sans recourir aux crochets ou à un fichier à part. C’est pourquoi un sous-titrage est nécessairement une adaptation : tout professionnel le sait, on traduit du sens, et pas seulement des mots. La traduction soi-disant plus fidèle des fansubbers, qui plus est souvent truffée d’imprécisions, de contresens, d’anglicismes et de fautes de français, dessert au contraire gravement les œuvres, leurs auteurs et surtout les spectateurs, qui croient comprendre les dialogues mais passent à côté de leur richesse et de leur complexité. Aussi nous a-t-il paru pour le moins choquant et paradoxal de lire sans aucun contrepoids intellectuel, dans un journal exigeant comme Le Monde diplomatique, une apologie d’une pratique qui nuit à la bonne réception des œuvres audiovisuelles.

« Pas sûr que [l’offre légale] permette de rivaliser avec les amateurs anonymes qui […] offriront des versions sous-titrées en un temps record » ? La diffusion par des chaînes françaises dès le lendemain soir de la diffusion américaine (et même dans certains cas la mise à disposition en VOD dès l’après-midi), c’est-à-dire de fait en US+16 ou 17 H si l’on prend en compte le décalage horaire, est un délai record pour une offre professionnelle et légale de sous-titres de qualité. Pour information, les traducteurs professionnels de l’audiovisuel ne sous-titrent pas un épisode en une nuit : ils reçoivent les épisodes deux à trois semaines avant la diffusion américaine, ce qui leur donne le temps de travailler dans des conditions professionnelles, afin de fournir une adaptation de qualité. En effet, il faut généralement une semaine à un traducteur pour adapter un épisode en sous-titrage, travail qui s’effectue toujours seul par souci de cohérence.

Ensuite, rappelons que c’était l’absence d’offre légale qui justifiait jusqu’à présent l’existence du fansubbing aux yeux des défenseurs de cette pratique et des fansubbers eux-mêmes. Pourquoi un tel mépris de cette offre légale maintenant que les chaînes et les professionnels se sont adaptés à la demande ?

Donner l’exemple de Game of Thrones est facile. Bien sûr, la série la plus vue du moment peut s’enorgueillir de « faire le buzz » par son nombre de téléchargements sans perdre de recettes. Qu’en est-il de productions plus fragiles ou confidentielles, qui risquent de voir leur audience « légale », télévisuelle, gravement tronquée par le téléchargement illégal ? Comme le souligne très justement un confrère traducteur de l’audiovisuel dans un article paru dimanche 6 avril dans un hebdomadaire TV : « Les fans ont créé la demande, les fansubbers ont pris les choses en main pour combler un manque. À chacun aujourd’hui de jouer le jeu. Aux adaptateurs professionnels de se plier aux contraintes de l’US+24, aux chaînes et aux diffuseurs d’étoffer les propositions avec une vraie qualité technique et une rémunération correcte des auteurs de sous-titres… et aux fans d’utiliser les offres légales ! »

Le fansubbing alimente une logique du « tout gratuit » et du « tout, tout de suite » qui va à l’encontre du respect des professionnels de la culture et des œuvres elles-mêmes. Habituer le public à une qualité médiocre de sous-titrage (on entend trop souvent dire : « Oui, les fansubs sont pleins de fautes, mais ce n’est pas grave, puisque c’est gratuit » !), encourager le piratage, tout cela a peu de chances d’aboutir à un enrichissement satisfaisant de l’offre légale, pour les utilisateurs comme pour les prestataires. Le risque est bien plus de finir par décourager les chaînes et les éditeurs DVD d’investir sérieusement dans la diffusion des séries dont ils rachètent les droits pour la France, puisque cette phase de la vie des œuvres pourrait être à l’avenir complètement dépréciée.

Les professionnels de la traduction contribuent à sauvegarder les œuvres de l’esprit que ce système risque de transformer en simples produits de consommation de masse. Nous savons que la volonté du Monde diplomatique est d’accompagner les efforts des acteurs culturels pour sauvegarder et faire vivre la culture et sa diversité. Nous espérons donc que vous donnerez un écho à cette lettre commune de deux organisations professionnelles unissant les auteurs de ces secteurs. Dans un contexte de remise en cause de la propriété intellectuelle par le piratage musical, par l’explosion de la presse gratuite et par les grands groupes industriels cherchant à prendre le contrôle de l’édition, la précarisation du métier d’auteur et le non-respect des œuvres originales favorisés par la pratique du sous-titrage sauvage rejoignent l’enjeu plus global de la défense du statut d’auteur et de la marchandisation des œuvres culturelles au détriment de leur qualité.

Les traducteurs-adaptateurs professionnels de l’audiovisuel doivent en effet faire face à une importante chute de leurs tarifs et à des conditions de travail de plus en plus difficiles depuis quinze ans. Vous trouverez un état des lieux précis de la profession sur le site de l’ATAA (www.ataa.fr). N’hésitez pas à nous contacter si vous voulez en savoir plus.

Juliette De La Cruz, présidente de l’ATAA
Emmanuel de Rengervé, délégué général du SNAC