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2012 10
oct

Inglourious Basterds poster

Après un premier article par Carol O’Sullivan (« Langues et traduction chez Tarantino ») et un deuxième par Nolwenn Mingant (« Le doublage de la première scène d’Inglourious Basterds (Tarantino, 2009) – Traduction, conventions et cohérence narrative »), voici un troisième texte consacré à Inglourious Basterds.

Cette fois, il s’agit d’une perspective « comparatiste » sur les différents choix de doublage retenus par les adaptateurs français, allemand, italien et espagnol du film. Ce texte a été rédigé par Anne-Lise Weidmann, traductrice et membre de l’Ataa, pour le colloque « La traduction et la réception des films multilingues » organisé les 15 et 16 juin 2012 par l’université Montpellier 3. Le blog de l’Ataa avait publié un compte rendu de l’édition précédente de ce colloque à l’occasion de la parution de ses actes. Les communications présentées en juin dernier feront l’objet d’un numéro spécial de Linguistica Antverpiensia, New Series – Themes in Translation Studies (LANS – TTS) à paraître fin 2014. En attendant, un compte rendu du colloque 2012 (rédigé par deux autres membres de l’Ataa) sera publié d’ici peu dans le numéro 2 de la revue en ligne InMedia.


À la recherche de la cohérence perdue :
étude comparative de quatre doublages d’Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009)



Anne-Lise Weidmann

Au Festival de Cannes en 2009, Quentin Tarantino déclarait au magazine Première que « doubler [Inglourious Basterds] n’aurait aucun sens puisque le fait qu’on y parle plusieurs langues est crucial. Comment doubler Christoph Waltz quand il dit « Et maintenant, parlons en anglais » ? […] Il n’est pas question de le sortir doublé aux États-Unis. Le problème pourrait venir des pays européens comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne qui ont l’habitude de doubler les films. » (Première n°390, août 2009)

Et de fait, on peut se demander s’il est vraiment pertinent de chercher à doubler une œuvre qui mêle quatre langues en donnant une importance à peu près équivalente à trois d’entre elles (l’anglais, le français et l’allemand, l’italien étant moins présent), et dans laquelle ces différentes langues constituent un ressort parfois capital de l’intrigue.

Force est de constater pourtant que le film a été distribué en version doublée, notamment dans les pays ayant une tradition de doublage bien établie, comme le craignait le réalisateur. En Allemagne, en Italie, en Espagne et en France, les impératifs économiques pesant sur le secteur du cinéma font qu’il est impensable de distribuer seulement en version sous-titrée un film aussi attendu que « le dernier Tarantino »[1]. Ces mêmes impératifs économiques ont pourtant été allègrement contournés lors de la sortie du film dans les pays anglophones, puisque l’œuvre a été distribuée avec sous-titres malgré l’aversion supposée des spectateurs au sous-titrage (et aux langues étrangères en général, au cinéma).

C’est de ce constat qu’est née l’idée de visionner les doublages allemand, français, italien et espagnol d’Inglourious Basterds dans une perspective en quelque sorte « comparatiste ». Voici le détail de ce « corpus » :

Inglourious Basterds – 2009, réalisé par Quentin Tarantino

Doublage allemand (titre : Inglourious Basterds)
Adaptation : Alexander Löwe
Direction artistique : Norman Matt
Studio : Berliner Synchron AG

Doublage espagnol (titre : Malditos bastardos)
Traduction : Josep Llurba
Adaptation et direction artistique : Manuel García Guevara
Studio : Sonoblok

Doublage français (titre : Inglourious Basterds)
Adaptation : Sylvie Caurier
Direction artistique : Hervé Icovic
Studio : Alter Ego

Doublage italien (titre : Bastardi senza gloria)
Traduction, adaptation et direction artistique : Fiamma Izzo
Studio : SEFIT-CDC

L’entreprise, certes répétitive, s’est avérée passionnante à bien des égards. Le choix des doublages allemand et français semblait évident : il s’agit là de deux langues « internes » au film, qui y occupent une grande place et contribuent à dessiner le cadre dans lequel se déroule l’œuvre. Il était intéressant d’étudier par quelles « pirouettes » les auteurs de ces adaptations avaient contourné certaines difficultés inhérentes au traitement d’un film multilingue. L’espagnol avait son intérêt aussi car il s’agit d’une langue « extérieure » au film, et donc d’un doublage soumis à des contraintes a priori moindres, ou en tout cas, différentes. Enfin l’italien se situait « entre deux » : langue parlée dans le film, mais dans des proportions bien moindres (quelques phrases dans la dernière demi-heure) ; langue néanmoins importante dans le dénouement de l’intrigue et sur laquelle reposent notamment certains effets burlesques.

La première remarque qui vient à l’esprit au terme de ce quadruple visionnage est qu’aucune des versions ne parvient à maintenir une cohérence absolue du début à la fin du film.

Manque de cohérence dans le choix des langues d’abord, c’est-à-dire qu’à une langue de la version originale ne correspond pas toujours une seule et même langue dans la version doublée. Le point commun des différents doublages a été de doubler tous les passages en anglais : un choix compréhensible, dans la mesure où la langue anglaise est celle que les spectateurs sont le plus habitués à voir doubler (du fait de la prépondérance des films anglophones sur le marché du cinéma européen). Mais c’est aussi un choix paradoxal. Si l’on part du principe que l’objectif du doublage est d’accroître le confort de visionnage du spectateur, on peut s’étonner du choix de doubler la langue étrangère a priori la mieux comprise du grand public et de laisser tels quels de longs passages en allemand ou en français, dont la maîtrise est moins répandue.

Corollaire du point précédent, aucune des versions étudiées ne constitue un doublage intégral de l’œuvre, comme le montre le tableau qui peut être consulté ici et qui met en parallèle les choix linguistiques généraux des différentes versions.

Sans entrer dans le détail, on a signalé pour chaque version les passages qui demeurent dans une langue autre que celle du doublage en les grisant et en les mettant en caractères gras. Cette simple vue d’ensemble un peu superficielle permet de constater que chacune des versions conserve une part importante de sonorités étrangères. Il reste notamment beaucoup d’allemand dans les doublages français, italien et espagnol, et une part non négligeable de français dans le doublage allemand.

Ce constat mérite qu’on s’y attarde un instant : il semble donc impossible de « gommer » complètement le caractère multilingue du film pour en faire un produit de pur doublage que le spectateur pourra suivre d’un bout à l’autre dans sa langue maternelle. À ce compte-là, on peut encore une fois se demander s’il est réellement utile de réaliser une « version semi-doublée » de l’œuvre, qui comporte tout de même des passages sous-titrés[2].

Dès lors, on ne comprend pas toujours la logique qui a présidé à certains choix : le « film dans le film », un faux film patriotique allemand qui est projeté dans le dernier « chapitre » d’Inglourious Basterds, est par exemple doublé dans la version italienne, alors que les dignitaires nazis qui assistent à sa projection y discutent en allemand, comme dans la version originale.

Les passages qui étaient en français dans la version originale sont pour la plupart doublés dans les versions italienne et espagnole, sauf… la première scène, longue et importante scène d’exposition dans laquelle il est manifestement impossible de faire abstraction d’un passage d’une langue (le français) à une autre (l’anglais), comme on va le voir tout à l’heure. Résultat, dans ces deux versions, la première scène est la seule dans laquelle on entend du français, une situation là encore quelque peu bancale…

Ce problème global de cohérence touche aussi l’intrigue. En effet, chacun des grands « chapitres » composant l’œuvre comporte au moins une scène où les langues ont une importance cruciale, parce qu’elles constituent un élément de suspense, contribuent à faire avancer l’intrigue ou introduisent un effet comique. La comparaison des quatre versions doublées et des partis pris d’adaptation retenus met en lumière ce point d’une façon tout à fait évidente et permet de juger du degré de respect ou de trahison de l’œuvre multilingue de départ.

Enfin, la recherche de cohérence est aussi thématique. Tout au long du film, les situations d’échanges entre personnes ne parlant pas la même langue sont soulignées et explicitées. C’est une thématique récurrente que Nolwenn Mingant résume parfaitement lorsqu’elle évoque « la capacité à parler une langue comme ce qui peut déterminer le destin d’une personne à l’époque de la Seconde Guerre mondiale »[3].

Il y aurait matière à s’attarder sur quantité d’autres éléments, tels que la transposition plus ou moins fidèle des références culturelles, le sort réservé aux personnages et aux comédiens eux-mêmes polyglottes (dont certains se doublent eux-mêmes, comme Christoph Waltz dans les versions française et allemande) ou encore les accents plus ou moins crédibles de certains des comédiens de doublage de chacune des versions visionnées. On a cependant choisi ici de s’intéresser à trois scènes d’une certaine durée qui illustrent ce que l’on peut appeler la « stratégie de doublage » globale des différentes versions et les problèmes qu’elle pose en termes de cohérence.

  • La scène d’ouverture, au cours de laquelle un Français et un Allemand parlent successivement en français, puis en anglais, puis à nouveau en français.

  • Une scène d’interprétation entre l’anglais et l’allemand au chapitre 2.

  • La scène du chapitre 5 dans laquelle un Allemand démontre sa connaissance de l’italien à des Américains qui tentent eux-mêmes de se faire passer pour des Italiens.


Pour un meilleur confort de lecture, la suite de l’article est à consulter en pdf : cliquez sur ce lien pour télécharger l’intégralité du texte.


En guise d’illustration, voici quelques vidéos (de qualité variable) correspondant aux séquences commentées :



Notes    (cliquer sur ↵ pour revenir au texte)
  1. Une nécessité économique affichée et assumée, y compris dans les médias grand public. Cf. l’interview de l’acteur Christoph Waltz dans le magazine Tip Berlin , consultable à l’adresse suivante : http://www.tip-berlin.de/kino-und-film/inglorious-basterds-star-christoph-waltz-im-gesprach. (Nous traduisons :

    Tip : […] Inglourious Basterds est un film impossible à doubler. On dirait qu’il a été tourné de manière à ne jamais pouvoir l’être. Les acteurs, et vous au premier chef, parlent français, allemand, anglais et italien.

    Christoph Waltz : J’ai posé de nombreuses questions à ce sujet, mais on m’a systématiquement servi un blabla marketing condescendant en guise de réponse, et hop, la discussion était close ! « Personne ne va au cinéma pour lire ! », m’a-t-on dit. Mais qui va aller voir le film, d’après eux ?  Des compromis ont été faits, des discussions sont en cours pour voir quelles scènes vont être conservées. Il y aura plus de copies que d’habitude en version originale sous-titrée en allemand.)

  2. L’idée même de réaliser un doublage pour un film tel qu’Inglourious Basterds semble à vrai dire presque un anachronisme : si le doublage convenait bien à une époque où les pays et les cultures étaient relativement isolés, le « tour de passe-passe » sur lequel repose ce mode d’adaptation n’est sans doute plus transposable à tous les films de nos jours. Le mélange des cultures, la circulation des œuvres, l’habitude prise de côtoyer des langues étrangères sont autant de facteurs qui remettent en cause la forme traditionnelle du doublage. Sans doute serait-il intéressant d’entamer une réflexion sur ce que peut être désormais un doublage « réfléchi » à l’heure de la mondialisation, un doublage adapté  aux nouvelles exigences de ce monde multiculturel…

  3. Nolwenn Mingant, « Le doublage de la première scène d’Inglourious Basterds (Tarantino, 2009) : Traduction, conventions et cohérence narrative », publié sur le blog de l’Ataa le 3 juin 2012 (http://www.ataa.fr/blog/retour-sur-inglourious-basterds-2-le-doublage-de-la-premiere-scene/).

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