
Née en 1908, Suzanne Chantal fait ses débuts dans le monde du cinéma en 1927 en entrant au service publicitaire des bureaux parisiens de la First National, l’une des grandes firmes américaines de l’époque, rachetée ensuite par Warner. En 1929, elle rejoint la toute nouvelle revue hebdomadaire Cinémonde dont elle devient rapidement rédactrice-en-chef. Périodique s’adressant à la fois au grand public et aux professionnels, Cinémonde paraît de la fin de 1928 à 1940. Parallèlement, Suzanne Chantal commence à sous-titrer les premiers films parlants Warner, puis deviendra l’une des adaptatrices attitrées des films Universal et RKO en France tout au long des années 1930. En 1976, elle entreprend la rédaction d’un livre de souvenirs entièrement consacré à cette période de sa vie, Le Ciné-monde, publié en 1977 chez Grasset.
Quand Suzanne Chantal débute dans le sous-titrage naissant, les films américains prédominent sur les écrans français, représentant un peu plus de 50 % des films à l’affiche de la décennie 1930. Tandis que, selon les années, 20 à 25 % des films exploités sont français, les films allemands comptent pour environ 20 %, proportion qui décline à partir de 1933, avec la mainmise nazie sur le cinéma allemand. Les films britanniques et italiens se partagent la faible proportion restante, auxquels s’ajoutent de manière irrégulière quelques films russes ou hispanophones.
Si Suzanne Chantal sous-titre alors des films parlant anglais, allemand, russe et espagnol, c’est surtout au cinéma américain qu’elle se consacre, comme en témoigne l’article que nous présentons ici. Paru en deux parties dans des livraisons successives de Cinémonde en janvier 1936, cet article a probablement été rédigé à la fin de 1935. C’est l’un des très rares témoignages de première main sur les pratiques du sous-titrage, déjà bien rodées en 1935. On verra que les maux et les contraintes du sous-titrage d’aujourd’hui n’ont rien de nouveau : délais de réalisation très courts, pratiques variables (sous-titres minimalistes ou plus subtils), critiques rarement positives.
Les deux parties de cet article sont reproduites telles qu’elles ont paru dans Cinémonde. Il nous a paru utile d’ajouter des compléments d’information sous la forme de notes de fin de texte, dans lesquelles figurent également les titres originaux des films, les noms de leur réalisateur et les années de leur production.
Présentation et notes : Jean-François Cornu, avec Isabelle Audinot et Samuel Bréan.
Sous-titres et adaptation française de…
Les versions originales des films étrangers sont « sous-titrées en français ». Les règlements administratifs l’exigent[1]. D’ailleurs, la compréhension du public français, même familier des langues étrangères, en est grandement augmentée. Dans quelles conditions s’effectue ce délicat travail qui doit être concis, intelligent, simple ? Suzanne Chantal, qui compte à son actif quelque 250 sous-titrages, nous le révèle aujourd’hui.
Le taxi m’arrête devant un porche triste. Hôpital ou prison ? Une voûte, des entrepôts qui ressemblent aux décors de L’Opéra de Quat’sous. L’ascenseur est bloqué, et il faut prendre un monte-charge : une immense cage grillée de trois mètres de long. Il règne une odeur compliquée et changeante, où des relents de moisissures, des touffeurs de pelleteries, des suavités de vanille dominent tour à tour. Un corridor sec et froid comme un couloir de clinique. Une porte capitonnée. Une salle étouffée de tapis neufs qui ajoutent leur odeur rêche à toutes les autres. Des fauteuils-clubs. Un écran. Où sommes-nous ? Dans la salle de projection de la douane.
Nous sommes trois ou quatre, quelquefois davantage.
Le directeur de la firme éditrice, ou son assistant, le directeur des ventes, parfois le chef de publicité. On ne sait rien du film qui arrive. Rien hormis le titre et ce qu’en dit la publicité préliminaire américaine. Mais il y a des surprises… Avant d’acquitter les droits de douane d’un film, la firme qui doit l’éditer veut savoir s’il peut être exploité en France. On le projette donc en petit comité. Si le film est accepté, les droits sont acquittés et le film est libéré des bureaux de la douane. Sinon, il retourne directement d’où il vient, et personne en France ne le verra jamais. Ainsi, le sort d’un film dépend du jugement immédiat de quelques personnes. Jugement sans appel. Et j’ai vu parfois, le cœur un peu serré, le verdict de refus frapper des films originaux, intéressants, mais un peu particuliers, et qui ne présentaient pas, à première vue, de suffisantes garanties commerciales. Pour laisser aux films importants toutes leurs chances, on invite souvent, à ces projections en douane, les directeurs des grandes salles d’exclusivité. Il suffit qu’ils plaisent à l’un d’entre eux pour être dédouanés et exploités en France.
Mais que ce jugement, ce choix, sont donc rapidement faits ! Il arrive que l’exploitant ne parle pas l’anglais. Il faut donc lui traduire l’essentiel du dialogue pour lui permettre de suivre l’action. Et cette traduction doit se faire à la volée, puisque le traducteur voit lui-même le film pour la première fois. Il lui faut donc en même temps voir le film, le juger, en dégager le caractère et l’intérêt particulier, et donner à l’exploitant, d’après cette première projection si imparfaite, si incomplète, une idée juste de la marchandise qu’il va acheter.
Et c’est parfois bien plus compliqué qu’on peut le croire. Je me suis trouvée ainsi coincée, dans ce travail, entre un loueur soucieux de placer son film et un exploitant de bonne foi. Quand le film est bon, tout va bien. Lorsqu’il est mauvais, le rôle qu’il faut jouer alors est singulièrement délicat. On risque de perdre la sympathie des éditeurs ou la confiance de l’exploitant.
Ainsi, on arrive à ces bureaux de la douane, en groupe, et toujours de mauvaise humeur, car ce quartier est très éloigné du centre des affaires, et on a toujours eu des histoires de taxis, d’encombrement et de passages cloutés.
Autrefois, c’était bien plus simple. La douane envoyait la copie du film dans les bureaux de la firme, sous la garde d’un douanier bonhomme qui, les bras croisés, somnolait doucement dans un fauteuil de la salle de projection. Mais il paraît qu’il y a eu des abus, des copies entrées en fraude grâce à ce petit système. Là comme ailleurs, les honnêtes gens ont payé pour les canailles. Il faut acquitter les droits d’entrée ou visionner en douane. L’administration a d’ailleurs équipé à grands frais cette salle perdue au milieu des stocks d’épices et de peaux, et qui est d’un confort sévère et attristant. Mais je me souviens de l’ancienne salle du sous-sol où l’on suffoquait de chaleur et d’humidité, et où l’on projetait sur un écran minuscule avec un appareil préhistorique qui s’arrêtait trois minutes entre chaque bobine.
Il y a donc un progrès sérieux. Cependant, on déteste tellement ces projections en douane qu’on préfère, souvent, s’en aller à Londres et visionner toute la production, par tranches massives. On voit cinq, parfois six films par jour. On ne s’interrompt pas toujours pour déjeuner, se contentant d’un peu de thé et de sandwiches, vers les deux heures.
Et cela me rappelle mes débuts dans le métier des sous-titres.
Si les Parisiens viennent à Londres pour voir du film, les loueurs de Bruxelles, de Bucarest, de Constantinople, d’Égypte, de Syrie, etc., viennent à Paris.
Je servais de traductrice à ceux qui ne savaient pas l’anglais, et je passais des heures, des journées, commentant l’action et résumant le dialogue, pour quatre ou cinq messieurs énervés et impatients qui prenaient des notes sur leurs calepins.
En partant, ils me donnaient des grandes boîtes de chocolat, ou m’envoyaient des caisses de dattes de Smyrne, des loukoums et des amandes.
Ils n’avaient pas à me remercier. Pendant ces heures fastidieuses, j’apprenais un métier…
Le premier sous-titre du cinéma parlant, on s’en souvient, fut le « Ça te plaît, maman ? », du Chanteur de Jazz[2]. Il ne fut inséré qu’après beaucoup de discussions et d’hésitations, et cette formule ne représentait qu’un pis-aller. On s’attendait d’ailleurs à voir la production étrangère chassée des écrans français dès que nos studios seraient à même de produire des films parlants nationaux. Le public ne demandait que ça. La projection d’un film américain, de Marion Davies, au Moulin Rouge, provoquait bientôt des bagarres[3].
Mais le cinéma français ne sut pas profiter de cette chance offerte d’écarter la concurrence américaine. Des salles, rares d’abord et perdues au fond de Montmartre ou du Quartier Latin, passèrent bientôt des films en version originale. Elles se multiplièrent et les marques américaines : le lion, l’avion encerclant la terre, le mont voilé de nuages, la liberté éclairant le monde[4] reprirent triomphalement la place d’honneur sur les écrans des Champs-Élysées.
On mit au point plusieurs procédés d’impression des sous-titres, procédés chimiques ou mécaniques, plus ou moins parfaits. Les titreurs[5] se spécialisèrent. Le cinéma, qui en parlant, s’était libéré d’une convention, en subit bientôt une autre que le public, promptement éduqué, accepta de bon cœur.
Une clientèle riche, un peu snob, fidèle, exigeante, s’est constituée pour les salles d’exclusivité. Pour la contenter, les directeurs de salles rivalisent, et c’est cette émulation qui les pousse à aller au-devant des grands films, à courir jusqu’à Londres pour les choisir et les retenir longtemps à l’avance, à accepter le dérangement des projections en douane.
Si un film séduit un exploitant, on commence aussitôt à discuter, à parler chiffres et dates. Des dates parfois invraisemblablement proches, si l’on tient compte de la minutie qu’exige le travail matériel de surimpression.
Il faut rédiger les sous-titres d’urgence, et c’est sur cette première vision qu’on commence le travail. Pourquoi pas ? Elle a suffi à un titreur de métier pour repérer tout ce qui, dans le film, l’embarrassera. Moi, j’appelle ça des « os ». Il y en a de toutes natures. Et sur certains, on se casse les dents.
Il y a plusieurs écoles de sous-titrage. On peut se contenter de sous-titres courts, condensés, qui permettent au spectateur de suivre l’intrigue. Mais qui le privent d’un des éléments essentiels des films américains : la richesse, la diversité, l’humour du dialogue. On peut, au contraire, essayer de faire participer le public français à tous les détails, à toutes les nuances, à toutes les répliques du film.
En général, le public préfère ça, en dépit de l’effort d’attention que lui impose la lecture de sous-titres abondants et copieux. C’est du moins l’opinion des directeurs de salles, qui sont mieux que personne qualifiés pour juger de la question.
Grâce au cinéma, l’Amérique est sans doute le pays étranger dont les Français connaissent le mieux l’esprit, les mœurs et les types. Cette connaissance s’est faite lentement, et difficilement. Et chaque film nouveau apporte quand même sa surprise.
Le Français moyen comprend parfaitement qu’un Américain moyen emploie d’autres mots que lui pour désigner une maison, un bateau, un fleuve, la lumière et le printemps. Mais il s’étonne de voir que la vie de cet Américain moyen, si semblable à sa vie à lui, est en même temps si différente.
Et les scènes les plus simples comportent souvent des quantités de choses proprement intraduisibles.
Le traducteur de roman peut expliquer chaque détail, puisqu’il a à sa disposition autant de mots qu’il le désire. Voir par exemple le nombre de mots employés pour traduire certaines phrases très simples de Sinclair Lewis… Le titreur, lui, est étroitement limité, à une syllabe, parfois à une lettre près… Cet asservissement à un gabarit fixe et rigide l’oblige d’ailleurs souvent à certaines libertés avec la pure syntaxe. Il faut abréger, raccourcir à tout prix. Huit lettres, signes ou espace par pied de film[6]. Pas un de plus. Sinon le spectateur n’aura pas le temps de lire. C’est là une discipline de fer, qu’ignorent ceux qui, au nom du beau langage, se plaisent à déplorer l’incorrection des sous-titres. Parfois, une firme, pour des raisons commerciales, demande à un grand auteur de signer l’adaptation d’un film étranger. Les trois quarts du temps, le travail est fait par le titreur habituel de la firme. J’en sais quelque chose. J’ai deux fois eu ainsi l’honneur de collaborer (sic) avec des auteurs à succès. J’ai fait les titres, ils les ont signés[7].
Dans des cas semblables, il se trouve toujours des critiques pour déclarer que « pour une fois », les titres sont en bon français. En lisant ça, le titreur – le vrai – ne dit rien, mais rigole de bon cœur.
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