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2010 12
oct

Bangalore : ses temples, ses parcs et... ses traducteurs

Bangalore : ses temples, ses parcs et... ses traducteurs

« L’insertion professionnelle des jeunes diplômés »…

Une expression employée par les universités, les administrations et les centres de recherche pour évaluer la façon dont les étudiants négocient le difficile passage du système éducatif au monde du travail.

Un critère important pour les jeunes à la recherche d’une formation qui leur permettra de vivre grâce aux qualifications et aux compétences qu’ils auront acquises.

Et un casse-tête pour les formations à la traduction audiovisuelle, soucieuses d’assurer un avenir viable et souriant à leurs étudiants.

Face à ce délicat problème, il semble que le Master 2 de Traduction Audiovisuelle de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense ait décidé de prendre le taureau par les cornes, puisqu’il diffusait récemment une offre alléchante à ses anciens étudiants, dont voici un long extrait :

We are currently looking for several qualified professionals with language skills in Indo-European or Asian languages for our DVD localization team in our Bangalore office. Details are provided below:

English to Foreign Language Specialists

The Role:
- Formatting foreign-language scripts for Hollywood movie into subtitle files in accordance to studio specifications for DVD distribution
- Matching foreign-language subtitle files to English audio and vice versa
- Performing quality control checks on language subtitles
- Liaising with Language Project Coordinators in affiliate offices worldwide

(…)

All candidates must:
- Must take an online language proficiency test
- Be prepared to work in the evenings, 4PM-12AM/Midnight
(free transport will be provided by the company)
- Be based in Bangalore or able to relocate to Bangalore and available to join immediately

L’offre émane d’une grande multinationale du sous-titrage, Deluxe Digital Studios, connue jusqu’à une date récente sous le nom de Softitler. Renseignements pris, le salaire brut de départ se monte à 40 000 roupies indiennes, soit environ 660 euros par mois (conversion au 17 septembre 2010).

Alors oui, on entend déjà les cris d’orfraie de la profession : « C’est une honte, enfin, envoyer les jeunes diplômés en Inde… » Mais refusant de céder à la facilité – et à la morosité ambiante – l’Ataa a décidé de recenser les points positifs de cette offre. Et franchement, ils sont innombrables :

  • En allant travailler pour cette multinationale à Bangalore, les jeunes diplômés de Nanterre bénéficieront d’une formidable expérience internationale dans un pays exotique en pleine expansion. Chercher du travail en France quand on est un traducteur de langue maternelle française, que l’on a achevé sa formation en France et que l’on compte travailler pour des commanditaires français, c’est passablement ridicule – et complètement dépassé, comme chacun le sait.

  • Ils se retrouveront en prise directe avec les enjeux de la mondialisation : la délocalisation des services linguistiques est un sujet d’actualité (on pourra lire à ce sujet cette longue discussion sur le forum de traducteurs proz.com, qui date de quelques années mais n’a rien perdu de sa pertinence), rien de tel qu’une immersion au paradis de la délocalisation pour s’en faire une idée par soi-même.

  • Ils bénéficieront d’une première expérience dans un environnement où la qualité est au cœur du processus de traduction. Il suffit, pour s’en convaincre, de visionner les sous-titres réalisés par Softitler/Deluxe Digital Studios.

  • Ils apprendront la flexibilité, une aptitude indispensable dans le monde d’aujourd’hui. Joignables à tout instant, prêts à travailler de nuit, ces jeunes traducteurs seront, à l’issue de cette formidable (répétons-le) expérience professionnelle, des candidats idéaux pour travailler en free-lance pour la même multinationale. À l’époque où cette dernière s’appelait Softitler, elle proposait aux traducteurs indépendants un généreux tarif de 0,20 dollar par sous-titre traduit (soit 15 centimes d’euro, conversion au 17 septembre 2010). À titre indicatif, le tarif syndical minimum recommandé par le SNAC se monte actuellement à 2,80 euros, c’est-à-dire près de 20 fois plus. Autant dire que cette perspective est, là encore, fort alléchante.

  • Mais surtout, cette offre d’emploi apporte une solution révolutionnaire (et ingénieuse en diable) au problème de la baisse des revenus des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel. Peu importe, finalement, que l’on ne puisse plus vivre du sous-titrage en France : il est toujours possible d’aller exercer le même métier à l’autre bout du monde. Et avec 660 euros par mois, il faut savoir qu’on vit très bien en Inde. Là encore, vouloir préserver le métier sur le territoire français est une ambition tout à fait ridicule. D’ailleurs, si tous les traducteurs de France voulaient se donner la peine de se délocaliser en Inde, ils râleraient beaucoup moins.

  • Prête à tout pour le bien de ses anciens étudiants, la formation qui diffuse cette offre n’hésite pas à prendre le risque de mettre en péril sa propre pérennité. Après tout, si le marché français de la traduction audiovisuelle continue à se délocaliser et si le métier disparaît peu à peu du territoire français, il deviendra à terme inutile de former des auteurs de sous-titres en France. Mieux vaudra aller faire ses études directement dans les pays à faible niveau de vie pour se trouver à la source, à proximité des entreprises implantées sur place. Audacieuse stratégie, donc (mais qui a sans doute sa raison d’être, nous n’en doutons pas).

  • On notera que le Master 2 de Nanterre n’hésite pas non plus à se démarquer de la pensée unique : dans un pays où le SMIC brut mensuel se monte actuellement à un peu plus de 1 300 euros, tous niveaux de qualification confondus, il suggère sans complexes à ses étudiants diplômés Bac+5 de travailler pour un salaire représentant la moitié de ce montant. Une façon, sans doute, de braver les idées reçues.

Au-delà de l’ironie, il n’est pas question ici de montrer du doigt telle ou telle formation, ni de dénigrer en bloc les tentatives des Masters 2 pour accompagner les débuts professionnels de leurs étudiants. Mais de dire simplement ceci : la traduction/adaptation audiovisuelle est un secteur en crise, il serait vain et contreproductif de le nier. Si les formations spécialisées veulent espérer former non plus des chômeurs mais de futurs traducteurs professionnels exerçant leur métier avec l’amour du travail bien fait et dans des conditions matérielles satisfaisantes, il est indispensable qu’elles travaillent main dans la main avec les organisations représentant la profession, qui connaissent la réalité du terrain et vivent au quotidien la dégradation du marché de la traduction audiovisuelle. Former toujours plus de jeunes traducteurs, passer sous silence la nature exacte des débouchés qui s’offrent à eux et les encourager à travailler dans des conditions indignes de leur niveau d’étude est hautement néfaste, tant pour la crédibilité des Masters 2 que pour la profession dans son ensemble.

Et répétons-le : non, envoyer les traducteurs de l’audiovisuel travailler en Inde n’est pas une solution.

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2010 06
oct
Svetlana Geier et l'oeuvre de Dostoïevski

Svetlana Geier et l'oeuvre de Dostoïevski

Non. Les éléphants en question sont cinq grands romans. Et le documentaire met la lumière sur un être qui reste trop souvent dans l’ombre : le traducteur ou, en l’occurrence, la traductrice. Quoique, dans ce cas particulier, il s’agisse d’une représentante célèbre de notre profession.

Intitulé La femme aux cinq éléphants, ce film de Vadim Jendreyko est consacré à Svetlana Geier, traductrice vers l’allemand de cinq œuvres de Dostoïevski.

« Le film tisse l’histoire de la vie de Svetlana Geier avec son œuvre littéraire et suit la trace du mystère de cette femme infatigablement active. Il parle d’une grande souffrance, d’aides secrètes, de chances inespérées – et d’un amour pour la langue éclipsant tout le reste », lit-on sur le site officiel du film.

Il sera diffusé en salle, à Paris et dans plusieurs villes de province, à partir du mercredi 13 octobre 2010 (tous les détails ici).

Avec une avant-première le lundi 11 octobre à l’Institut Goethe (Paris).

Pour les amoureux de la traduction et de l’audiovisuel, difficile de manquer ça, non ?

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